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Rock’n’Sobre #55 Genève se met au vert!

Karine | 9 juin 2026

Genève se met au vert

Face au réchauffement climatique, à l’érosion de la biodiversité et à la densification urbaine, Genève veut redonner une place au vivant. Remise à ciel ouvert de rivières comme la Drize, corridors verts, prairies plus spontanées, toitures végétalisées: derrière ces aménagements se dessine une transformation profonde de Genève. Mais la nature urbaine n’est pas qu’une affaire d’écologie. C’est aussi une question de politique, de justice sociale, de budgets et de priorités.

«L’être humain a besoin de nature pour vivre, pour se sentir bien, pour se sentir heureux» explique Nicolas Balverde, cogérant du bureau d’études Avis Vert Environnement à Carouge. «Beaucoup d’études montrent que sur le bien-être, la santé mentale des gens, la nature est un élément très important, renchérit Albane Ferraris, cheffe du service de l’urbanisme de la Ville de Genève. Il y a même des villes qui ont mis des critères en place pour que depuis la fenêtre de votre logement, vous puissiez voir au moins trois arbres… Aujourd’hui, la nature en ville fait partie de notre réflexion urbanistique», précise-t-elle. Si les études abondent dans cette direction (par exemple, cette étude de la Cohorte Suisse qui montre l’aspect vital que joue la nature sur l’être humain en ville), plus de nature en ville, c’est aussi une réponse au déclin rapide du vivant. «L’Angleterre a perdu 80% de ses papillons en 30 ans. L’Allemagne a perdu 76% de ses insectes volants en une trentaine d’années également», rappelle Tanguy Coustaline, apiculteur à l’association Apidae. Selon lui, la ville joue aussi un rôle de reconnexion. «Si on ne parle pas d’environnement et si on ne ramène pas la nature en ville, les gens sont tellement déconnectés qu’ils ne se rendent même plus compte de ce qui se passe.»

Et pourtant, pendant longtemps, la ville a repoussé la nature à ses marges… La bétonisation à tout va des années septante a encore ses stigmates… Mais aujourd’hui, le changement de cap est acté et un grand nombre de villes européennes cherchent à intégrer de plus en plus de nature dans leur plan d’urbanisation. Genève n’échappe pas à la trend. Son plan directeur communal, Genève 2040, l’acte noir sur blanc. «Un des axes forts de ce plan, est de faire une grande place à la nature en ville», assure Albane Ferraris. D’une part, parce que la nature est déjà là et que la faune, la flore font partie du territoire communal. Et d’autre part, parce que «la nature rend des services écosystémiques» explique la responsable urbanistique. La nature est alors pensée comme un outil de rafraîchissement, de gestion de l’eau, de soutien à la biodiversité…

La Drize, vitrine de la renaturation en ville

Dans le canton de Genève, le projet de renaturation le plus emblématique est celui de la Drize dans le secteur Praille-Acacias-Vernets (PAV), avec la remise à ciel ouvert de ce cours d’eau, dans un tissu très urbanisé. Kim Ehrensperger, chargé de projet pour la renaturation des cours d’eau à l’OCEau, l’Office Cantonale de l’Eau, souligne que ce type d’intervention dépasse la seule question hydraulique: «toute la dimension sociale, écologique, vie de quartier, couloir de fraîcheur, ville climatique» vient s’y ajouter. L’eau devient alors support de biodiversité, de fraîcheur et de nouveaux usages.

Albane Ferraris insiste elle aussi sur le rôle structurant de ces dispositifs. Remettre une rivière à ciel ouvert, explique-t-elle, ne sert pas seulement à créer «un corridor de biodiversité ou un paysage de rivière dans la ville». Cela permet aussi de «gérer différemment des eaux qui vont tomber en plus grande quantité», de ralentir les écoulements et de limiter les débordements. Dans cette logique, la Ville développe d’autres outils de gestion de l’eau, comme les fosses de Stockholm, un dispositif qui capte et ralentit les eaux pluviales tout en offrant aux arbres un sol plus propice à leur développement.

Un «laboratoire» à ciel ouvert

Pour revenir à La Drize, pour les scientifiques, cette mise à ciel ouvert constitue aussi un terrain d’observation exceptionnel. Arielle Cordonier, biologiste spécialisée en hydrobiologie au service de la protection et de la surveillance des milieux aquatiques pour le canton de Genève, raconte que les premiers relevés ont déjà montré l’installation d’une petite faune, y compris d’espèces sensibles à la qualité de l’eau.

Lorsqu’on «donne de la place à une rivière» et qu’on la remet à l’air libre avec une qualité d’eau acceptable et des milieux diversifiés, constate-t-elle, les premiers organismes colonisent rapidement l’espace. Pour la scientifique, ce nouveau tronçon est «vraiment un laboratoire», «une chance fantastique» de comprendre comment la faune aquatique et terrestre s’approprie ces espaces.

Biodiversité, pollinisateurs et corridors vivants

La nature en ville ne se résume pas aux grands projets. Elle se joue aussi dans les continuités écologiques, les toitures végétalisées, les mares, les alignements d’arbres ou les prairies moins tondues. Nicolas Balverde d’Avis Vert Environnement, défend la création de corridors verts, de nouveaux habitats, de bacs sur les balcons et de toitures végétalisées avec des espèces indigènes capables d’attirer insectes et oiseaux. Pour lui, ces connexions entre espaces urbains, agricoles et naturels sont essentielles.

À l’échelle communale, Genève a d’ailleurs identifié son infrastructure écologique: environ 34% du territoire communal est considéré comme particulièrement important pour la biodiversité, selon Albane Ferraris. Cela comprend notamment les abords du Rhône, certains parcs, des jardins privés ou encore des alignements d’arbres. Cette cartographie sert à repérer les espaces à préserver en priorité.

Mais la question des pollinisateurs rappelle cependant que toute solution a ses limites. Les ruches en ville peuvent sensibiliser, mais elles ne suffisent pas. «Mettre des ruches en ville ne sauvera pas les abeilles. Ce n’est pas une solution en soi», avertit Tanguy Coustaline d’Apidae. Il rappelle que les insectes pollinisateurs assurent la pollinisation de 80% des fruits et légumes, mais insiste aussi sur le risque de concurrence entre abeilles domestiques et abeilles sauvages. D’où l’importance, selon lui, de planter des espèces mellifères et de penser la ville dans son ensemble, pas seulement à travers quelques installations visibles.

Des attentes immenses, des moyens limités

Les attentes envers la nature urbaine se sont considérablement accrues. On lui demande à la fois de rafraîchir la ville, d’absorber l’eau, de limiter les inondations, de soutenir la biodiversité, de produire du bien-être, voire de réparer des fractures sociales. Or, cette montée en puissance ne s’accompagne pas toujours des moyens nécessaires.

Marion Ernwein, enseignante-chercheuse à l’Open University en Angleterre et ancienne chercheuse pour le département de Géographie et Environnement de l’UniGE, le constate dans ses recherches: aujourd’hui, on «attend de plus en plus des parcs, des jardins et des arbres en ville», mais «sans forcément qu’il y ait toujours les budgets derrière». Elle décrit des formes de gestion bricolées, parfois fondées sur l’engagement d’habitant·es ou de bénévoles, en particulier dans des contextes de fortes contraintes financières.

Cette question renvoie à l’organisation même des politiques publiques. Pour que les espaces de nature remplissent à la fois des fonctions écologiques, climatiques, hydrauliques et sociales, il faut, selon Marion Ernwein, une vraie coordination entre services: espaces verts, urbanisme, social, infrastructures. «Ça demande de travailler de manière transversale entre différents services», dit-elle. Et cela suppose du temps, des compétences et des budgets.

Loger, construire, végétaliser: une tension permanente

À Genève, la question du logement rend aussi l’équation nature-ville encore plus délicate. La ville est petite, dense, attractive, et doit accueillir de nouveaux habitant·es. Albane Ferraris parle d’un travail «de dentelle». Genève compte environ 16 km², plus de 210’000 habitant·es et pourrait en accueillir 40’000 de plus à l’horizon 2040.

Dans ce contexte, la tension entre construction et végétalisation est réelle. «C’est forcément lié», reconnaît-elle. Mais elle refuse d’y voir une opposition frontale. Dans certains secteurs, notamment industriels comme le PAV, l’urbanisation future peut même produire davantage de nature qu’aujourd’hui, avec sa rivière ouverte, ses arbres et ses espaces publics accessibles.

Dans les zones de villas appelées à évoluer, l’enjeu consiste à créer du logement collectif tout en concevant des extérieurs de qualité: arbres, prairies, mares, sols moins artificialisés, gazonnés… Albane Ferraris note qu’un projet bien conçu peut parfois offrir «une nature presque plus intéressante que le jardin privé», parce qu’elle est accessible à davantage de personnes et pensée en faveur de la biodiversité.

Une nature intégrée dès l’origine des projets

Ce changement de regard est sans doute l’un des éléments les plus importants: la nature n’est plus un supplément décoratif ajouté en fin de parcours. Elle entre désormais dans l’équation dès le départ. Pour Albane Ferraris, les urbanistes ont intégré que la nature est «obligatoire» maintenant.

Cette évolution s’observe aussi dans les pratiques d’entretien: moins de taille systématique, davantage de prairies, moins de produits phytosanitaires, plus de bois mort laissé sur place à certains endroits pour la faune. Une manière de passer d’une nature essentiellement ornementale à une nature plus fonctionnelle, plus vivante, parfois moins lisse aussi.

Refaire ville avec le vivant

Au fond, le débat sur la nature en ville pose une question plus large: quelle ville veut-on construire, pour qui, et avec quelle place laissée au vivant? «Prendre au sérieux la présence de la nature en ville, conclut Albane Ferraris, ce n’est pas seulement faire de la nature pour faire de l’ombrage, pour aider l’être humain à supporter le dérèglement climatique… C’est aussi lui faire une place parce qu’elle a le droit d’être là» dans toute sa globalité et sa totalité.
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Intervenant·es : Albane Ferraris, Nicolas Balverde, Marion Ernwein, Tanguy Coustaline, Kim Ehrensperger, Arielle Cordonier
Journaliste : Karine Pollien et Emma Thibert
Réalisation : Leo
Production : Charles et Alexis
Crédit photo vignette : Karine Pollien
Crédit photo fond : Leo Guldemann
Mise en ligne : Valérie
1ère diffusion antenne : 18 mai 2026
Publié le 9 juin 2026

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Ce programme a été réalisé avec le soutien de la Ville de Genève et du département du territoire, République et canton de Genève.

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Une publication de Karine


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