Autofiction : l’histoire se répète toujours deux fois
Dans la fiction il y a ce qu’on appelle la suspension consentie de l’incrédulité. C’est un mécanisme mental qui permet d’accepter une oeuvre de fiction comme étant réalité. On regarde Spider Man sans souffler toutes les 5min devant notre écran. On ne jette pas nos popcorns en criant au scandale parce qu’il est impossible de marcher sur les murs… On a tous essayé…
Ce processus nous fait accepter comme étant vrai, ce qui est faux.
C’est plus ou moins là où nous emmène Pedro Almodóvar dans Autofiction. Raúl est un réalisateur à succès. Mais il peine à trouver des idées pour son prochain film. Il décide de s’inspirer de ce que traverse actuellement l’une de ses plus proches collaboratrices. Il imagine l’histoire d’Elsa, une réalisatrice écrivant son prochain long-métrage. Elle s’inspire elle aussi des épreuves vécues par une amie. Une sacrée mise en abîme.
Je dirais que 80% du film nous fait suivre le personnage d’Elsa. Je peux volontiers admettre que ce qu’il se passe avec Raúl est réel. Mais la réalisatrice est un personnage de fiction… dans la fiction. Il est difficile de s’y attacher ou de ressentir de l’empathie pour elle. Il y a une scène où elle écoute de la musique avec son amie Patricia. La caméra filme les deux visages en plan serré. On voit les larmes couler sur leurs joues. La scène est très belle. Almodóvar prend son temps sur les émotions. Pour laisser les actrices déployer leur talent. Malheureusement, mon cerveau malade, me rappelle que ces personnages sont factices. Ce ne sont que des lettres tapées sur un clavier, par Raúl.
Le réel est incarné par lui et non par Elsa.
Autofiction soulève effectivement des questions très intéressantes sur ce rapport entre fiction et réalité.
Puisque les artistes s’inspirent de leurs proches, qu’est-ce qui relève du vrai ou du faux ?
Est-ce qu’on peut utiliser leur malheur pour notre art ?
Est-ce qu’en changeant le prénom de la personne dont on s’inspire, on la rend fictive ?
Lorsque Raúl écrit son scénario, il tape instinctivement le nom de son amie. Il doit à chaque fois l’effacer pour le remplacer par celui du personnage. La mise en scène nous montre donc que la frontière est fine entre les deux mondes.
Cela dit le procédé fait bégayer un peu le film. Les mêmes interrogations et réponses reviennent à plusieurs reprises. Elsa est inspirée de la vie du réalisateur. Ce que l’on voit avec elle, on le retrouve ensuite avec Raúl. C’est à la fois nécessaire pour ce qui est raconté mais les scènes se répètent.
Elsa écrit au bord d’une piscine, à Lanzarote. Elle se dispute avec son amie Patricia qui n’accepte pas que ses drames personnels soient source d’inspiration. Une séquence similaire est jouée, plus tard, entre Raúl et sa collaboratrice.
Il y a cette notion que l’art est prémonitoire. C’est une phrase lancée par Elsa, alitée dans un hôpital, dans les premières minutes. Rien de grave, elle a fait une crise d’angoisse. La répétition des événements est une volonté explicite de Pedro Almodóvar. La fiction précède la réalité. Parfois peut-être un peu trop…
Je n’apprends rien à personne en disant qu’Almodóvar souhaite évidemment parler de lui-même. Il anticipe d’ailleurs les discussions autour d’Autofiction. Quand Raúl se demande si son film sera une oeuvre mineure, c’est Pedro qui parle. Quand bien même elle n’est pas majeure, il crée pour rester vivant. C’est une belle motivation et j’encourage tout le monde à suivre cet exemple. Soyez vivant !
Chroniqueur: Nicolas
Animation: Judith
Réalisation: Eval et Samuel
Première diffusion antenne: 5 juin 2026
Crédits photos : El Deseo, photo de Iglesias Mas
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