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Table ronde: Quel avenir pour le journalisme culturel ?

Emma | 24 mai 2026

Le journalisme est malmené, et les rubriques culture ne font pas exception. Souvent reléguées au second plan et victimes de coupes budgétaires dans de nombreuses rédactions, elles doivent également faire face à la concurrence des réseaux sociaux.

Cet essor de l’influence signale-t-il la fin du journalisme culturel ou offre-t-il des pistes de renouvellement ? Pour répondre à ces enjeux, nous avons réuni trois regards croisés lors de la Presstiradio du Presstival. Martin Boujol, figure du bookstagram (La Nuit sera Mots)Barbara Chazelle, collaboratrice scientifique et doctorante à l’Académie du Journalisme et des Médias de l’Université de Neuchâtel, dont les travaux portent sur les stratégies éditoriales et les « user needs », et Antoine Hürlimann, responsable de l’actualité, de l’investigation et de la culture pour L’Illustré.

Equipes réduites, lignes éditoriales qui glissent souvent vers le lifestyle ou se réduisent à de simples agendas… Si l’état des rubriques cultures préoccupait déjà le milieu journalistiques l’inquiétude concernant la place de la culture dans les médias ne vient plus seulement du milieu journalistique mais également du milieu culturel lui-même.

Des organismes comme Suisseculture, Petzi ou des institutions théâtrales genevoises, alertent sur un affaiblissement de la visibilité et du traitement critique.

Face à ce constat, un argument revient fréquemment : celui d’un public en mutation, qui s’est déplacé vers des formats plus courts, plus rapides et fragmentés. Sur ces réseaux, ce ne sont plus uniquement les journalistes qui racontent la culture, mais des communautés entières et des influenceurs et influenceuses. En 2024, l’hashtag #BookTok a ainsi cumulé plus de 180 milliards de vues, prouvant que l’intérêt pour la littérature n’a pas disparu, mais qu’il a muté.

 

Quelle culture pour quel public ?

Lorsque l’on parle de journalisme culturel Barbara Chazelle identifie un problème de fond : une définition floue qui cantonne souvent la culture aux institutions et aux « arts majeurs », délaissant les « arts mineurs » sous-représentés par les journalistes traditionnels, laissant la place aux influenceurs et influenceuses. A ce sujet, Martin Boujol, qui se définit non pas comme journaliste mais comme « passeur », essaie de combler ce vide en proposant une approche de découverte, une « première étape pour aller vers un livre », là où le journalisme culturel approfondit.

Pour Barbara Chazelle, cette complémentarité s’explique par les multiples besoins informationnels du public qui ne cherche pas seulement de l’information factuelle, mais aussi du contexte, du divertissement et de l’inspiration, des besoins que les médias traditionnels peinent à couvrir tous seuls.

 

Réseaux sociaux : menace ou complémentarité ?

Antoine Hürlimann confirme cette analyse : « les réseaux sociaux, je ne pense pas du tout que ce soit une menace pour le journalisme traditionnel, je pense que c’est vraiment un bon complément ». Il estiment que ces médias « touchent des acteurs différents » et que l’on sous-estime la taille de l’audience. Ces différentes formes ne se font pas nécessairement concurrence, car des influenceurs comme Martin touchent « un nombre considérable de gens qui ne lisent pas les médias traditionnels ». La diversité des besoins et des publics suggère qu’il y a toujours de la place pour des approches complémentaires.

 

Les algorithmes, nouveaux prescripteurs culturels ?

Si les algorithmes sont perçus comme une pression constante, « c’est vraiment le nerf de la guerre, c’est avec lui que je me bats tous les jours », admet Martin Boujol, qui souligne la nécessité de « séduire » la plateforme. Barbara Chazelle nuance cependant le fantasme de la « bulle filtrante » : les études montrent que les algorithmes peuvent aussi « diversifier l’offre » en exposant les utilisateurs et utilisatrices à des œuvres qu’ils ne connaissaient pas. Antoine Hürlimann ajoute une comparaison pertinente : « les journalistes sont un peu hypocrites sur la question », car « dans les journaux on consomme également que ce qui nous intéresse », ce qui n’est pas si différent des habitudes de consommation sur les réseaux.

 

L’incarnation comme réponse à la crise de confiance

Face à une déconnexion entre les médias et leur public, l’incarnation et l’émotionnel s’imposent comme des pistes majeures. « Il y a une vraie crise de connexion et je pense que les gens seraient assez contents de connecter plus avec le journalisme en lui-même », avance Martin Boujol.

Barbara Chazelle confirme que la « légitimité » ne repose plus seulement sur l’expertise académique, mais sur la capacité à « savoir qui parle, d’où il parle » pour répondre au besoin de retrouver de l’humain. Antoine Hürlimann voit dans cette subjectivité une opportunité : « le journalisme culturel peut passer par là » sans pour autant tomber dans la simple imitation des codes réseaux sociaux qui, selon lui, risquent de produire des contenus « insipides » si le fond n’est pas au rendez-vous.

 

Légitimité et avenir : hybridation ou confrontation ?

La figure du critique traditionnel est-elle en danger ? « Le journalisme doit encore être un métier qui ne doit pas être réservé qu’à des gens qui sortent des hautes écoles », défend Antoine Hürlimann, qui ne se sent pas menacé par des créatrices et créateurs comme Martin, « forcément légitime étant donné qu’il partage son ressenti ». Martin Boujol, bien que touché par le « syndrome de l’imposteur », assume son rôle de « passeur » plutôt que de critique exigeant, tout en rappelant que son travail ne doit pas « se suffire à lui-même ».

Pour l’avenir, la collaboration semble plus prometteuse que la confrontation : « il n’y pas lieu de mettre ces deux entités en confrontation parce que personne n’en ressortira gagnant », estime Antoine.

La piste de l’hybridation, mêlant information et storytelling, est viable à condition de ne pas « pasticher » les codes mais de les enrichir d’un « fond » solide.

Comme le résume Barbara Chazelle, la priorité reste de « redéfinir ce qu’est la culture » avant même de penser aux formats, afin de varier les voix et de ne pas uniformiser le paysage culturel.

 

Journaliste : Emma Thibert
Production et adaptation web: Emma Thibert
Réalisation : Presstiradio
Post-production : Léonard Blanc
Première date de diffusion : 23 mai 2025

Modifié le 22 juin 2026

Ce programme a été réalisé avec le soutien de la Bourse aux médias de la Ville de Genève.

Un contenu à retrouver également sur l'application PlayPodcast

Une publication de Emma


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