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ReportageSociété

Les Bains des Pâquis, royaume des baigneuses

Emma | 20 septembre 2026

Cette île qu’elles ont faite leur, c’est l’espace femmes des Bains des Pâquis. Créée dans les années 1990, cette zone si particulière continue de réunir et convaincre les femmes de toutes générations. Celles qui ont choisi cette berge déclarent leur amour à leur havre de paix, que nul n’ose contester. Reportage. 

Et tout à coup, tout s’apaise. Le son surtout. Les tubes années 2000 crachés par une mauvaise enceinte, le bruit de vaisselle de la buvette et, surtout, les voix. Au-delà des décibels, c’est l’ambiance générale qui semble plus douce; le soleil pique moins, les odeurs se font plus sucrées et les problèmes s’évanouissent au moment où le linge se pose sur les pontons de bois. C’est ce qu’elles viennent chercher dans le gynécée des Bains des Pâquis. Les deux francs d’offrande sacrifiés, la guérite et son cerbère passés, la passerelle scindant le lac étincelant, Styx genevois, franchie: bienvenue en île d’Utopie.

 

La sororité, la paix, le corps

Les fidèles ont des abonnements. Comme Luisa Monteiro, 24 ans, dont la finesse d’analyse trahit son statut d’étudiante en psychologie. Particularités: maillot de bain rouge et Lausannoise. Et pourtant, malgré la distance entre les deux villes romandes, elle est venue quatre fois, en quatre jours.  L’abonnement, elle l’a pris dès le mois de mai, pour profiter au maximum et surtout, pour voir Mathilde. «On est là du matin jusqu’au soir», explique cette dernière: Mathilde Elsig, même âge, étudiante également, mais en droit. Pour ces deux amies de longue date, l’espace femme fait perdurer leur relation: elles qui n’arrivent pas à se croiser durant l’année se retrouvent ici tout l’été.

Cette sororité, c’est d’ailleurs ce qui les aimante à leurs linges léopard. Entre elles, mais avec les autres adeptes aussi.  Les anecdotes s’enchaînent: rencontres, soutiens, apprentissages. «Il n’y a aucun autre endroit où je parle à des femmes si différentes», s’extasie Luisa. Une connaissance vient les interrompre, elle a remis son haut et un paréo pour aller chercher des cafés dans le monde réel, de l’autre côté. «On sait que quand on vient ici, on va toujours croiser une copine» explique Luisa, pour qui, seule ou en groupe, l’espace femme est une «zone de paix». Mais qu’est-ce que signifie la paix pour elles? Le calme, la sécurité, la bienveillance, l’absence de regard et de drague.  Et puis il y a le corps. Toutes deux racontent la pression permanente, l’obligation d’être constamment en représentation. Ici plus question de s’inquiéter de ses poils, de sa cellulite ou du style de son maillot de bain. «En fait, il n’y a aucun endroit où je n’ai pas à penser à mon corps à part ici» assène Mathilde.

Mathilde (à gauche) et Luisa (à droite) ont commencé à fréquenter cet espace quand leur entourage a évolué et qu’elles ont « consciemment eu envie de fréquenter plus de femmes » © Emma Thibert

Women only

Quand elles évoquent la sororité, c’est aussi hilares en racontant les interventions collectives pour évacuer quelques «mecs perdus qui ne comprennent pas qu’ils n’ont rien à faire là». Une vision confirmée par Carole, grande habituée des lieux. La secrétaire de soixante ans, coussin derrière la tête, explique sans même se relever, regard par-dessus ses lunettes que, tous les jours, elle repère au moins un homme qui «s’incruste». «Ma théorie c’est qu’ils ne savent pas lire». Référence au panneau blanc et bleu Réservé aux femmes – Women only qui marque l’entrée du périmètre sacré. Dans le cas où la théorie de Carole se confirme, un agent Securitas au bord du coup de chaleur fait office de videur, bien que, accoudé à une table de la buvette, il admet ne contribuer que modérément au respect de la non-mixité: «elles assurent la sécurité elles-mêmes en fait, donc pour nous c’est tranquille».

Encore trois semaines, et l’espace femmes fermera jusqu’au printemps prochain © Emma Thibert

Pour Carole et ses deux compères du jour, Elisabeth et Ildiko, Mathilde et Luisa ont tout dit. Plus de trente ans et un rang de linges en microfibre séparent ces deux bastions d’amitié, mais les raisons de leur présence sont les mêmes. Pour Ildiko, cette réflexion est pourtant aussi neuve que son maillot de bain: retraitée, la Genevoise découvre les Bains pour la première fois. Son baptême de l’eau se fera côté femmes. «Je reviendrai, je me sens bien à l’aise.» Verdict sans appel. Comme si Carole en avait douté…

 

Un refuge qui perdure

Ce dont Carole doute, en revanche, c’est de l’histoire de l’espace femmes. Selon elle, en 1985, il n’existait pas encore; en 1995, il était là. Quelque part entre les deux donc, le débat est lancé. À la rotonde, pour toute réponse, l’équipe renvoie vers Mireille: «C’est une habituée, elle saura vous dire.» Mais en ce 27 août, Mireille reste introuvable. C’est finalement Éric Vanoncini, président de l’Association d’Usagères·rs·x des Bains des Pâquis (AUBP), qui confirmera l’excellente mémoire de Carole, «on situe la création de l’espace au début des années nonante, quand l’AUBP a repris la gestion. On avait envie d’offrir un lieu non sexualisé aux femmes, de questionner le rapport au corps et de s’inscrire dans l’histoire, ancienne, de la séparation des genres dans les bains». Trente ans plus tard, l’espace femme semble toujours remplir cet objectif, même si Éric Vanoncini s’interroge sur les nouveaux défis liés à une inclusivité qui dépasse la binarité des genres.

 

Un lieu qui rassemble

Quoi qu’il en soit, «l’espace n’est ni politique, ni militant», selon Luisa. Toutes les femmes y sont les bienvenues. À l’abri de la fureur du quotidien, il semble aussi protégé des scandales: il existe, c’est tout, quand les initiatives autour des mixités choisies déclenchent encore régulièrement des levées de boucliers. Difficile cependant d’imaginer toucher à la zone sans voir surgir des flots lémaniques des centaines d’Athéna prêtes à la défendre. Carole craint tout de même qu’un jour, son refuge disparaisse et insiste: «Il faut bien expliquer l’importance que cet endroit a pour nous».

Journaliste : Emma Thibert
Adaptation web : Judith Marchal
Crédits image fond: Les Bains des Pâquis
Réalisé dans le cadre du Centre de Formation au Journalisme et aux Médias.
Publié le 20 septembre 2026

Une publication de Emma


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