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CultureExposLa Quotidienne

Yersin et Roth: de citées délaissées en mirages

Imane | 5 novembre 2026

Cités délaissées et Mirages : deux regards sur la réalité

À la galerie Boléro, à Versoix, deux expositions photo sont à découvrir jusqu’au 15 novembre. Deux univers bien différents. D’un côté, Jean-Marc Yersin : la ville, le béton, le verre, le noir et blanc. De l’autre, Antoine Roth : le Léman, des couleurs pastel et surtout, beaucoup de flou.

Commençons par Yersin.

« Cités délaissées », c’est le titre de sa série. Et il prend tout son sens devant les 60 clichés exposés. Sur un seul d’entre eux apparaît un être humain. Et encore ! On distingue à peine une tête qui dépasse d’une structure circulaire en béton.

La scène se déroule près du Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée, à Marseille. Le Mucem, pour les intimes.

Il faut vraiment s’attarder sur la photo pour reconnaître l’endroit. C’est d’ailleurs le cas pour toute la série. On peut parcourir l’exposition en s’amusant à deviner les lieux.

La moitié des prises de vue ont été réalisées en Suisse, notamment à Genève, Versoix et Lausanne. L’EPFL revient souvent, avec entre autres une photo de son imposant centre de congrès, dont la silhouette aérodynamique évoque celle d’un catamaran.

On découvre aussi le Zentrum Paul Klee, à Berne, cet impressionnant bâtiment formé de trois grandes vagues de verre et d’acier qui semblent surgir du sol. Ou encore les cheminées ABB, à Baden, emblématiques du passé industriel de la ville et toujours utilisées pour des essais techniques.

Le voyage se poursuit jusqu’au Tessin, avec une photo de l’usine d’incinération de Giubiasco. C’est d’ailleurs le seul cliché où apparaissent des animaux : un vol d’oiseaux.

À part ça, presque aucune trace de vie. Des façades, des fragments de bâtiments, des vitres, du métal. Des lignes et des formes géométriques.

De véritables *no man’s lands*. Je me demande comment Yersin a réussi à photographier tous ces endroits sans personne ! On se croirait dans un monde dystopique, abandonné par ses habitants.

En lisant le texte introductif de l’artiste, je découvre que c’est justement le scénario qu’il a imaginé.

Dans cette fiction, les humains ont progressivement déserté les villes pour un univers virtuel. Les bâtiments sont toujours là, impeccablement entretenus, mais des intelligences artificielles assurent désormais leur fonctionnement.

Le plus troublant, c’est que ces constructions existent bel et bien. Elles semblent simplement appartenir à un futur qui n’est peut-être pas si lointain.

Comment Yersin arrive-t-il à transformer des bâtiments familiers en décors de science-fiction ? Je pense que le cadrage y est pour beaucoup.

Prenons une photo de l’intérieur du parking de l’Étoile, à Genève. Le photographe n’en montre qu’un fragment. On distingue des structures circulaires qui évoquent presque l’intérieur d’un vaisseau spatial.

En isolant certains éléments architecturaux, il rend les lieux méconnaissables. Parfois, le résultat devient même abstrait.

Le noir et blanc accentue cet effet. Yersin joue avec le clair-obscur, les surfaces lumineuses et les ombres profondes. Le rendu est très graphique, dépouillé, presque austère.

Et les édifices photographiés ne possèdent pas forcément une architecture futuriste au départ. C’est peut-être le cas du centre de congrès de l’EPFL, mais certainement moins du parking de l’Étoile !

Les formats sont très variés. Certains tirages sont de petits carrés de 15 centimètres de côté. Je les imagine parfaitement dans un appartement d’architecte, où chaque objet est placé au millimètre près !

D’autres sont beaucoup plus imposants, et leur orientation accompagne le sujet. Une photo des tours de verre de La Défense, aux portes de Paris, est présentée à la verticale. Certains de ces immeubles dépassent les 200 mètres, et ce format accentue encore leur hauteur.

Après tout ce béton, ce verre et cet acier, on quitte la ville.

Place aux paysages d’Antoine Roth, un Genevois titulaire d’un doctorat en sciences de la Terre de l’ETH Zurich.

Deux éléments dominent son travail : l’horizon et le flou.

Les tirages sont très allongés, les teintes douces, presque délavées. On se demande parfois si l’on regarde une photo ou un dessin.

J’ai immédiatement pensé à Ferdinand Hodler, surtout à ses paysages du Léman.

D’abord pour cette palette de couleurs feutrées, mais surtout pour le parallélisme, un principe de composition très présent dans les tableaux du peintre suisse.

Le paysage s’organise en bandes horizontales : la surface du lac, parfois une rangée d’arbres, puis le ciel. Chez Hodler, les montagnes occupent souvent une place importante, ce qui est moins le cas ici.

On retrouve pourtant cette superposition de strates chez Roth. À une différence près : tout est flou, comme si le photographe avait mal réglé la mise au point de son appareil. Mais le résultat est très beau.

D’où vient ce flou ? Est-il créé par le photographe ou existe-t-il réellement dans le paysage ?

Le panneau explicatif m’a appris que Roth s’intéresse à des phénomènes atmosphériques bien réels, notamment la *Fata Morgana*, une forme spectaculaire de mirage.

Elle se produit lorsque des couches d’air de températures différentes dévient les rayons lumineux. À l’horizon, certains objets peuvent alors sembler déformés, dédoublés ou même suspendus dans le vide.

C’est assez fascinant de penser qu’un phénomène physique parfaitement explicable puisse donner un résultat aussi étrange.

La série compte treize clichés, dont six particulièrement étroits et allongés qui m’évoquent les célèbres taches d’encre du test de Rorschach.

Ces formes symétriques dans lesquelles chacun reconnaît quelque chose de différent.

Sur ces six photographies, il est presque impossible d’identifier le sujet. Elles deviennent complètement abstraites. On imagine qu’il s’agit aussi de vues du Léman, mais cela reste de l’ordre de l’interprétation.

Sur les autres, malgré les contours brouillés, on distingue des voiliers, des nuages, des arbres ou encore une belle maison au bord du lac.

Même après avoir lu les explications, je me demande encore quels effets sont naturels et lesquels pourraient venir d’un travail de retouche. Surtout sur les six tirages les plus abstraits.

Mon coup de cœur, c’est une photographie du Léman par temps venteux.

Au premier plan, de petites vagues agitent la surface de l’eau. Plus loin, six voiles colorées se détachent des tons pastel.

Elles sont floues, légèrement déformées, comme si elles ondulaient dans l’air. On croirait presque à une illusion d’optique.

Et je ne vous ai toujours pas dévoilé le titre de la série d’Antoine Roth : « Mirages ». Justement.

Ce qui me plaît dans ces deux expositions, c’est qu’elles nous montrent la réalité en lui retirant quelque chose. Yersin lui enlève ses couleurs, Roth ses contours. Pourtant, leurs photographies n’en sont pas moins saisissantes.

Finalement, c’est peut-être l’absence qui nous fait mieux apprécier ce qu’on a sous les yeux.

Un contenu à retrouver également sur l'application PlayPodcast

Une publication de Imane


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