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Voyage en rudologie avec « Matter Out of Place »

Emilie | 4 mars 2023

« Don’t get attached to your matter out of place », en français « ne t’attaches pas à ta matière déplacée ».
Cette phrase, lancée à la fin du film par un des volontaires préposés au nettoyage du désert, après le passage du festival Burning Man aux États-Unis, rend compte du rapport ambivalent que nous entretenons avec nos déchets. Ils sont le tabou, la merde, ce que l’on refuse de voir, mais ils sont aussi un prolongement de nous-même, une sorte de patrimoine collectif dont les générations futures hériteront. Autrement dit, la matière ne disparaît pas, elle est belle est bien déplacée. Si on peine à prendre conscience de cette réalité, le documentaire « Matter Out of Place » de Nikolaus Geyrhalter nous montre la voie.

Sans commentaire, ni musique, la caméra immobile enregistre avec sobriété le ballet – au sens du spectacle et non de la brosse –, des éboueurs du monde entier. En Autriche une pelle mécanique creuse le sol d’un champ pour y sortir, dès la deuxième pelletée, des résidus de verre, de métal et de plastique enterrés il y a plus d’une cinquantaine d’années. Plus elle s’approche de la nappe phréatique plus les objets excavés sont bien conservés. Les chercheurs parviennent même à déchiffrer un article sur un morceau de journal. En Grèce des plongeurs perquisitionnent les fonds marins à l’affut du moindre rebut. Que ce soit un pansement ou un pneu il est chargé dans des sacs en toile, puis hissé à bord d’un bateau voirie. Au Népal des centaines de camions gravissent la montagne boueuse, bravant l’embourbement pour aller vider leur cargaison dans une décharge à ciel ouvert. Une fois les détritus entassés, des femmes s’empressent de venir les trier.

Différents pays, différentes méthodes, différents moyens. Sous l’eau et dans les airs, c’est toujours la même cascade de déchets qui déferle et ça donne carrément le tournis.

À part son côté contemplatif le film dénonce quand-même le capitalisme. Même si le film est construit sans didactisme ni narration militante, le face à face implacable avec les ordures suffit à dire l’essentiel. La quantité vertigineuse de matière qui circule de nos intérieurs jusqu’à son point d’invisibilisation dans la nature, parle d’elle-même. Aucun discours n’est nécessaire pour sensibiliser d’avantage le spectateur ou la spectatrice à l’indigestion que représente les habitudes de consommations humaines. Épluchures, rognures, ferrailles, que la production de ce que nous jetons provienne du quotidien, de la construction ou de l’exploitation, « Matter Out of Place » dénonce bien un problème global. D’ailleurs, Nikolaus Geyrhalter est un cinéaste engagé et méticuleux qui enchaine les films dévoilant l’aberration délétère des politiques commerciales. En 2006 « Notre pain quotidien » faisait état, avec le même calme, du fonctionnement de l’industrie agro-alimentaire. Quant au précédent « Terre » en 2019, il explorait aux quatre coins de la planète, les interventions extractivistes sur le sol. Au fil des années la filmographie de l’Autrichien prend donc la forme d’un corpus d’archives qui vient former une oeuvre homogène. Une ressource considérable pour nous aider à changer ou à améliorer nos habitudes de durabilité.

Dans la forme, aucune solution, aucun message, n’est transmis à proprement parler. Mais dans le fond il va de soi que chacune des séquences laisse songeur. Elles obligent les personnes qui les regardent à remplir l’espace du silence et à construire un avis critique. À titre individuel, à part le fait de réduire mon acquisition d’emballages inutiles, de matériaux non bio-dégradables et de faire sagement mon tri, j’ai pensé à une issue un peu métaphysique. En regardant ces machines broyer, engloutir, et aspirer, j’ai été envoûtée par leur mouvement incessant. De leur bouche elles avalent, de leur bras elles enserrent, de leurs mains elles aimantent. À l’image de notre organisme elles ont pour mission de dégrader la substance. En me considérant moi-même comme un appareil à décomposer et voué à la décomposition, mon rapport au déchet pourrait évoluer du dégoût vers une forme de respect. Au fond, nos ordures sont aussi macabres que sacrées. Nous gagnerions à leur donner une plus grande place dans nos coeurs afin de les accompagner dans l’au-delà et leur donner une sépulture plus digne.

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Chronique : Emilie
Animation : Zebra
Réalisation : Niels et Théo
Première diffusion antenne : 22 février 2023
Crédits photos : Frenetic
Mise en ligne : Emilie
Publié le 23 février 2023
Mis en une le 4 mars 2023

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