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Prenez garde, la satire peut vous blesser

Estelle Sauser | 15 janvier 2022

Depuis 2015 et le massacre de Charlie Hebdo, le dessin de presse est remis en question et fait les gros titres, pas toujours pour les meilleures raisons. Le sujet cristallise tous les débats, pouvons-nous rire de tout, quelles sont les limites de la liberté d’expression pour les dessinateurs/dessinatrices et les rédactions ?

“La satire peut vous blesser”

Le message est clair. Au deuxième étage du Centre d’Art Contemporain à la rue des Bains, une pancarte nous met en garde. Le visiteur est questionné ; y a-t-il des dessins scandaleux ? Comment les dessins sont-ils choisis ? Existe-t-il des sujets tabous ?

À travers leurs œuvres, Chapatte et 24 autres dessinateurs et dessinatrices, nous confrontent à la question de la liberté de presse.

À 54 ans, le dessinateur genevois a travaillé pour le Spiegel, le Canard Enchaîné, la NZZ, le Temps ou encore le NY Times, journal qui a d’ailleurs cessé de publier des dessins de presse en juin 2019 à la suite du scandale occasionné par une caricature dénoncée comme étant antisémite. Chapatte se questionne « Vient-on d’inventer l’autocensure préventive » ?

Cette question de la censure et de l’auto-censure est le cœur de l’exposition et elle ne date pas de la décision du NY Times ou des attentats de Charlie Hebdo. Quand est-ce que le dessin de presse qui se doit de critiquer, parodier et moquer avec humour l’absurde de nos sociétés, n’est plus acceptable et dépasse les bornes?

Vaste question. On explore la censure, à travers différents cas de dessinateurs et dessinatrices qui se sont vu condamner leur travail, ou qui à la source de leur processus créatif, se donnent certaines limites à ne pas franchir.

 

Il existe différentes formes de censeurs, l’exposition en présente 5 principales ; censure religieuse, émanant du pouvoir, des réseaux sociaux, des rédactions et finalement, l’auto-censure.

Les réseaux sociaux ont changé la donne en termes de diffusion des informations. Quand il y a un bad buzz, celui-ci devient mondial et viral. Qu’est-ce que ça implique pour les dessinateurs ?

L’exposition nous propose de nous interroger sur ce que représentent pour la liberté d’expression les « foules moralisatrices » des réseaux sociaux, qui demandent le retrait, la suppression, le bannissement des sujets offensant et dérangeants.

On le voit, les réseaux sociaux amplifient la colère, parfois justifiée, et parfois réellement disproportionnée. A regret, le constat est qu’ils polarisent les opinions et annihilent les nuances. Chapatte le pense, nous sommes dans une période de susceptibilité extrême.

Le dessin de presse utilise les préconceptions d’une société sur un sujet, pour les détourner et tirer des parallèles humoristiques avec le thème traité.

Mais je me questionne, n’est-ce pas une étape nécessaire des avancées sociales, de redéfinir sur quels clichés et préjugés, il est possible de rire ?

A titre personnel, des blagues construites autour de stéréotypes profondément sexistes, me font rarement rire. C’est un avis personnel, lié à ma propre sensibilité. Mais je pense qu’il en va de même pour les personnes racisées avec les blagues racistes, les Juifs avec les blagues antisémites, et la liste est longue.

Ces œuvres ont évidemment le droit d’exister, mais le dessin de presse fait face à une sorte de crise générationnelle, entre ceux qui pensent qu’ « on devrait pouvoir rire de tout » et ceux qui demandent à ces auteurs de se questionner sur leurs représentations et ce qu’elles véhiculent.

Est-ce une nouvelle forme de censure ? Certains le pensent, et je n’essaierai pas d’y répondre. Mais en tout cas nous sommes conviés à nous questionner, car la portée des conclusions est bien plus large que la publication ou non d’un dessin. La réponse a par exemple coûté la vie aux dessinateurs de Charlie Hebdo, dans la forme la plus extrême de censure ; le meurtre.

En substance, pour Chapatte : « La liberté d’expression n’est pas incompatible avec le dialogue et l’écoute de l’autre. La liberté d’expression est incompatible avec l’intolérance. »

Et dans les régimes autoritaires, c’est sur la simple existence du dessin de presse que l’intolérance porte. Chapatte a invité le dessinateur syrien Hanni Abbas à exposer.  Cet ancien professeur, qui produisait des dessins politiques pour la Chaîne Al-Jazeera lorsque la guerre civile a éclaté. En publiant son dessin représentant un soldat en rang, se penchant pour respirer une petite fleur rouge, symbole de la révolution syrienne, Hanni Abbas est devenu une cible du pouvoir. Il a dû fuir la Syrie et trouva l’asile en Suisse. Son travail rappelle que le dessin politique est une arme de subversion, qui peut menacer ou coûter la vie à celles et ceux qui les produisent.

Y a-t-il des dessins scandaleux ? Qui décide-t-on de publier, Existe-t-il des sujets tabous ?

J’ouvrais ma chronique sur ces questions et je n’ai pas de réponse claire pour la clôturer.

Les avis divergent et on ressort de cette exposition avec plus de questionnements qu’en y entrant. Malgré ces grandes interrogations philosophiques avec lesquelles je vous laisse, j’ai ri et retraversé 20 ans d’actualité sous la loupe de la satire de Chapatte, et ça m’a beaucoup plu. J’ajouterais, qu’il y a un même un espace dédié à la création, où nous sommes invités à gribouiller, orner, les murs, selon notre niveau de compétence.

L’expo Gare aux dessins » de Chapatte est à voir à l’espace d’Art Contemporain de Genève, jusqu’au 22 février 2022.


Chronique : Estelle
Réalisation : Cyril
Crédits photo Background : © Christophe Moinat
Crédit photo en Une : © Hanni Abbas
Première diffusion antenne : 22 décembre 2021
Mise en ligne : Estelle, Anthony
Publié le 26 décembre 2021
Mis en une le 15 janvier 2022

Une publication de Estelle Sauser


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