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Arts vivantsCultureLa Quotidienne

Mer plastique: sublimer le monstre

Léo | 19 décembre 2022

Chaque année, plusieurs centaines de milliards d’emballages plastiques sont fabriqués et distribués dans le monde. Au terme de leur très courte période d’utilisation, ils finiront pour la plupart au même endroit. Là où tous nos objets s’échouent: en Asie du Sud ou en Afrique, dans de grandes décharges à ciel ouvert.
Des montagnes de détritus que les vents et les pluies dispersent alentour.

C’est de ce paysage, que Tidiani N’Diaye est parti. Les déchets omniprésents des rues de Bamako. Dans les airs, dans les arbres, sur le sol, partout, des sacs colorés. Le chorégraphe en a collecté des milliers au Mali. Il a commencé à danser avec, et puis il les a ramenés en Europe, pour en faire un spectacle.

Mettre notre société face au monstre de sa surconsommation. Une manière de retourner la pollution à l’envoyeur.

Tidiani N’Diaye nous rapporte une réalité difficile, mais sans jugement, sans cet excès de dramatisation des reportages télé, qui nous laissent souvent désespérés face à l’immensité du problème.

Mer plastique n’est pas un documentaire, il n’y a pas de leçon, il n’y a pas non plus d’histoire, ni de personnages.

Le spectacle aborde la pollution d’une façon graphique, visuelle. De cette matière première, les 5 danseuses et danseurs font naître, par leur rythme, un univers d’images et d’émotions.

Le plateau est recouvert d’une mer de plastique bariolée. En émergent des silhouettes, anonymes, qui marchent lentement, le dos plié, absorbées dans une collecte sans fin.
L’amoncellement des sacs constitue une masse étrange, parfois liquide, parfois aérienne.
C’est un océan, toujours en mouvement dans lequel évoluent les interprètes. Ils s’y fondent, dans une chorégraphie sensuelle, dans un geste qui ne s’arrête jamais. Leur danse est continuellement relancée ; par la trajectoire d’un sac qui s’élève ou retombe, lentement, comme une respiration.

Une sorte de symbiose se constitue entre les corps et la substance. Chacun prolonge l’autre : l’arabesque d’un bras fait valser le plastique, il vole, forme une vague qui entraîne à son tour le groupe dans une nouvelle ondulation.

On découvre une forme d’esthétique du sachet plastique. Du jaune, du vert, du bleu, jaillissent dans les airs, avec légèreté, le tout éclairé en un contre jour subtil. Il y a quelque chose de fascinant dans ce matériau et dans la façon dont Tidiani N’Daye en joue.

On n’oublie pas, évidemment, que notre addiction absurde aux polymères a des effets catastrophiques sur notre environnement et notre santé.
Mais le chorégraphe va au-delà du regard rationnel, politique ou moral.

Des milliards d’objets fabriqués, déplacés, emballés, puis jetés, à chaque instant. La multitude incommensurable de leurs fragments éparpillés à la surface de notre planète. Les dimensions en jeu dépassent de loin tout ce que notre esprit peut concevoir. Elles débordent nos catégories de jugement. Pour les approcher, il faut passer par un autre chemin.

L’émotion esthétique permet de se confronter d’une façon sensible à l’énormité du problème de la surconsommation.

Progressivement, le rythme et la musique deviennent incantatoires. Ils nous emmènent dans un espace proche de l’hallucination, de la transe, de la magie.

Là, le monstre pollution est présent d’une façon bien plus complète que lorsqu’il est évoqué par des chiffres, même vertigineux. Un immense mur de plastique apparaît, en fond de scène. Les danseurs revêtent des costumes cérémoniels. Une forme de sacré s’installe. Quelque chose est là, qui nous dépasse, de très loin, mais qu’on peut ressentir.

J’ai mieux compris, alors, ce qui m’hypnotisait dans l’étrange élégance de ces gerbes d’emballages colorés. Le sentiment du sublime. Celui décrit par Kant ou Beethoven: ce que l’on éprouve face à une tempête ou un glacier. Lorsque s’expriment des forces terribles, gigantesques, au-delà des proportions humaines. Une émotion qui nous saisit et transcende la beauté ou la laideur.

Mer Plastique nous invite à appréhender la pollution comme une puissance surnaturelle, un esprit qui se nourrit de nos achats compulsifs et de nos gaspillages. C’est une œuvre intense, au style chorégraphique affirmé et unique.
L’univers créatif du spectacle, la musique, l’énergie et le talent des danseur.euse.s m’ont emporté dans leurs tourbillons.

Tidiani N’Diaye invente une danse magique pour calmer le monstre plastique. Il nous donne envie d’y croire, de danser, et on rêve avec lui.
A voir au théâtre du Grütli jusqu’au 21 décembre 2022.

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Chronique : Léo
Animation : Zebra
Réalisation : Teo
Première diffusion antenne : 14 décembre 2022
Crédit photo : © Dorothée Thébert Filliger
Publié le 19 décembre 2022

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Une publication de Léo


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