Divine Comedy : la résistance face à la censure
Mettez votre casque, des gants et un pantalon, c’est toujours mieux. Je vous emmène faire le tour de Téhéran sur une jolie Vespa rose. C’est ce que nous propose Divine Comedy, le nouveau film d’Ali Asgari.
On suit un réalisateur Iranien, Bahram, qui voit son nouveau long-métrage interdit par le ministère de la culture. Bahram refuse de se faire censurer et décide, avec sa productrice Sadaf, de trouver un moyen pour projeter leur film. Ils vont arpenter les rues de la capitale iranienne, sur le mythique scooter Italien. Tout ça pour trouver une salle qui voudra bien le diffuser sans autorisation.
Il faut déjà dire que le film est esthétiquement magnifique.
Au delà de la mobylette qui est très belle, les décors sont colorés et variés. On passe d’une salle de cinéma rempli de sièges rouges à une villa kitsch pleine de meubles et de marbre. Il y a un bar aux lumières pourpres, avec des flammes qui jaillissent du comptoir. Divine Comedy regorge de belles compositions.
De cette variété, on pourrait ne pas croire qu’Ali Asgari a subi de nombreuses contraintes de production. Divine Comedy a en effet été réalisé «clandestinement». Il n’a pas obtenu d’autorisation pour le produire. Il faut donc redoubler d’ingéniosité pour tourner. Dans la rue, on ne peut donc pas faire des grand travelling ou mettre la caméra sur une grue. Il la pose toujours dans un coin, de manière statique. Ou la cache dans une voiture.
Le long métrage pourrait pâtir de cette difficulté. Mais, pour le plaisir de nos yeux, le réalisateur transforme chaque plan en tableau.
Il joue avec la profondeur des images. Les personnages sont parfois au deuxième, voire troisième plan. Des voitures vont passer devant Bahram et Sadaf qui boivent du thé un peu plus loin dans la rue. Dans une autre scène, ils vont être écrasés par l’immense tour de télécommunication, pourtant à des kilomètres derrière eux.
Puisque la caméra ne bouge pas, les personnages sont coincés dans le cadre. Ils sont bloqués. Comme ce que leur fait subir le pouvoir.
Avec cette mise en scène quasi statique, on pourrait penser que le film manque de rythme. Pas du tout. On ne s’ennuie pas une seconde. Les dialogues sont précis et drôles. Le tempo comique est parfait. Les personnages rencontrés sont tous plus loufoques les uns que les autres. Il y a par exemple un acteur «raté», le nez rempli de cocaïne, qui croise le chemin de nos protagonistes. L’acteur doit insulter par message Bahram pour des raisons que je ne développerai pas. Au risque de spoiler. Le comédien ne souhaite pas l’insulter trop violemment car cela va à l’encontre de ses principes. Mais il n’a pas le choix. Cela donne une séquence absurde où Bahram demande à l’acteur d’y aller encore plus fort dans ses injures.
Chacune des scènes arrive à trouver un angle comique et absurde.
Malgré sa légèreté, le film traite d’un sujet dramatique: la censure par le pouvoir iranien.
La première scène est d’ailleurs une longue discussion avec un fonctionnaire du ministère de la culture. Bahram apprend que son film est interdit. Sauf, entre autres, s’il le retourne intégralement en Farsi et pas en Turc.
Déjà, la mise en scène est intéressante. On ne voit pas le fonctionnaire. La caméra est posée de son point de vue et regarde Bahram dépité par la situation. L’employé ne représente donc pas un individu mais l’Etat lui-même. Un Etat aux règles strictes qui ne souhaite pas qu’une autre langue soit proposée à la population. C’est évidemment l’apanage des régimes autoritaires de bloquer l’accès à d’autres cultures ou d’autres pratiques. Que ces régimes soient d’Iran ou d’ailleurs, parfois proche de chez nous.
En tout cas, le film traite de censure étatique et il a malheureusement vraiment été interdit. L’ironie est tragique.
Divine Comedy est une mise en abîme.
Les personnages jouent leur propre rôle. Bahram s’appelle vraiment comme ça dans la vie. Et c’est vraiment un réalisateur iranien… Mais de films d’auteur dramatiques et sérieux, attention! En tout cas, dans Divine Comedy.
Là ou son frère jumeau est un réalisateur de comédies populaires qui ne froissent pas le pouvoir. Il y a donc des tensions dans la fratrie. Leurs visions sont trop différentes. Leur mode de vie aussi. Bahram a du mal à payer son loyer. Son frère vit dans un immense appartement.
Et en même temps, Divine Comedy est à la fois un film d’auteur sérieux mais aussi une comédie. Ali Asgari réconcilie les deux frères, les deux genres, au travers de son propre film.
La force politique peut effectivement venir d’un film coloré et drôle. L’art peut à la fois être un outil de contestation, de réflexion et aussi de divertissement.
Il y a un mois, dans une interview accordée à la RTS, Ali Asgari dit avoir quitté l’Iran pour rejoindre la Turquie. Il espère que la guerre se stoppe pour retourner dans son pays. Il explique que les Iraniens et Iraniennes sont tiraillées entre deux sentiments: l’envie que le régime autoritaire et assassin tombe enfin. Mais aussi que la guerre meurtrière des Etats-Unis et d’Israël prenne définitivement fin. Ali Asgari finit en disant qu’il espère que de bonnes choses arrivent dans le future. On l’espère pour le peuple iranien.
Chroniqueur: Nicolas
Animation: Judith
Réalisation: Samuel et Eva
Première diffusion antenne: 1er mai 2026
Crédit photo: Seven Springs Pictures, Taat Films
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