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Dessiner pour survivre

Pacome | 25 mai 2021

Pacôme, aujourd’hui tu nous amènes « Dessiner encore », un gros et beau volume édité par Les Arènes BD. On le doit à Coco, la dessinatrice de presse qui est surtout connue pour ses dessins parus dans Charlie Hebdo.

Exactement ! Depuis la récente retraite de Willem, Coco est devenue la dessinatrice officielle de Libération ; mais avant ça, elle a collaboré avec plusieurs journaux, L’Humanité, Les Inrocks, plus près de nous l’hebdo romand Vigousse, et bien-sûr… Charlie Hebdo.
Charlie Hebdo, toute la planète en a entendu parler, quand, le 7 janvier 2015, ce journal a été pris d’assaut par deux hommes armés, venus pour en découdre avec Charb, le rédacteur en chef, au motif qu’il aurait insulté l’islam.
Ce jour-là, Coco était venue participer à la séance de rédaction. Elle la quitté un peu avant la fin, et, dans l’allée de l’immeuble, elle est assaillie par les frères Kouachi.
Sous la menace de leurs armes, elle est obligée de remonter les escaliers pour les amener jusqu’au journal, dont la porte d’entrée est verrouillée par un digicode.
Les agresseurs la forcent à taper le code pour les laisser entrer. Et la suite, on la connaît : une fusillade dans les locaux de l’hebdo, puis dans la rue – au total douze morts (dont deux policiers) et onze blessés.
On perd entre autres à cette occasion les dessinateurs Charb, Cabu, Tignous et Wolinski, et puis l’économiste Bernard Maris, un des rares membres de sa profession qu’on pouvait écouter sans vouloir aussitôt descendre dans la rue faire la révolution.
Coco, elle, perd des collègues, des mentors, des amis… et le sommeil, pour longtemps.
Après l’attentat, les « Je suis Charlie » vont fleurir partout, les Français vont défiler et applaudir leurs policiers, et Charlie va tant bien que mal continuer à paraître.

Avec Coco toujours présente ?

Oui, face au traumatisme qu’elle traverse, Coco cherche refuge dans le dessin. Elle continue son travail, et en plus, à côté, elle griffonne compulsivement.
Six ans après la tuerie, ce processus de survie aboutit à l’album que tu as en main, Dessiner encore.
Coco nous raconte ce qu’elle a vécu lors de l’attaque, et aussi à quoi ressemble son quotidien depuis, peuplé de crises d’angoisse qui peuvent la frapper n’importe quand et la laisser anéantie.
Le livre commence par une de ces crises. Sur plusieurs pages, on voit Coco face une énorme vague, la sœur jumelle de la célèbre vague d’Hokusai, d’un bleu profond qui tranche sur le fond noir et blanc.
Cette vague géante attaque Coco, la bouscule et la noie.
Ensuite, elle est remplacée par une montagne de papiers, c’est les centaines de dessins que Coco trace pour garder le cap, et avec lesquels, comme un castor, elle construit un barrage.
Comme elle le dit elle-même : elle a « utilisé le dessin pour faire barrage à l’insensé ».

Ça commence plutôt fort ! Et comment est-ce que Coco poursuit son récit ensuite ?

Après cette entrée en matière allégorique, en dessins pleine page, on continue avec une partie plus classiquement BD, avec cases et bulles.
On y découvre les deux tentatives de thérapie que la dessinatrice a suivies, la 2e étant la bonne. C’est celle qui lui a permis d’ouvrir les vannes et de commencer le récit de cette journée noire.
Elle recrée aussi avec précision l’ambiance de la rédaction juste avant l’attentat ; son trait devient très réaliste quand il s’agit de croquer ses collègues de Charlie.
Elle aborde ensuite l’attaque des frères Kouachi, représentés comme deux fantômes noirs aux yeux blancs et béants.
Enfin, on découvre le récapitulatif des évènements, depuis les caricatures de Mahomet publiés au Danemark en septembre 2005, jusqu’à cette tuerie, dix ans plus tard.
Elle nous raconte tout ça avec précision et distanciation ; la problématique de la liberté d’expression face à la religion est présentée dans son ensemble, dans un vrai boulot de journalisme.

Mais son livre reste digeste ? Pas trop lourd ?

Oui, c’est là son point fort. Coco sait évoquer ces problématiques sans nous saouler, et en particulier sa difficulté à réapprendre à vivre.
Je la cite : « Je vis l’expérience d’une mort en moi : celle de l’insouciance. »
Cette histoire prend son lecteur aux tripes, pas moyen de lâcher le livre.
A cause des faits eux-mêmes bien sûr, qui sont bouleversants, mais aussi grâce au talent de conteuse de Coco, cette mise à nu d’elle-même sans misérabilisme ni apitoiement, et cette sobriété dans le récit, sans prononcer de jugement sur les agresseurs.
Et puis aussi grâce à son talent pour mettre le tout en images : elle varie les ambiances et les formats, et elle dose l’irruption de magnifiques couleurs à l’aquarelle, qui renforcent le récit et soulignent tellement bien les émotions qu’elle ressent.
Enfin il y a son trait, alternant le doux et le punchy, le croquis et le dessin détaillé …
L’ouvrage se termine sur l’image d’une Coco toujours dans l’eau, mais cette fois la mer est calme, et Coco fait la planche. Elle flotte, apparemment paisiblement. Mais sous elle, la mer est profonde et noire, et on y devine la silhouette de deux fantômes inquiétants.
Dernières paroles : « Je dois dessiner, dessiner encore. » C’est tout le mal qu’on lui souhaite.

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Chronique : Pacôme
Animation : Lola
Production : Stefania
Réalisation : Pablo
Date de diffusion : 4 mai 2021
Crédits images : illustrations de Coco « Dessiner encore » paru aux éditions Arènes
Mise en ligne : Valérie
Publié le 25 mai 2021

Une publication de Pacome


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