Rock’n’Sobre #56 Vivre la canicule à Genève
Vivre la canicule à Genève
De fortes vagues de chaleur, plusieurs épisodes caniculaires, la Suisse a eu chaud cet été. D’ailleurs, selon MétéoSuisse, 2026 a surpassé à tous égards «l’été du siècle» de 2003: le mercure qui grimpe à plus de 35°C plusieurs jours de suite, les nuits tropicales sans fraicheur. En tout, entre fin mai et mi-août, la Suisse a vécu 4 vagues de chaleur. Comment les Genevoises et Genevois ont survécu à cette fournaise?
Mardi 25 août 2026. La nouvelle tombe: l’été 2026 a tué plus de 32’000 personnes en Europe, nous apprend une brève AFP du même jour. L’arme? La chaleur. On crève de crever de chaud. Le bilan est encore provisoire, mais bon… La chaleur tue, qu’on se le dise (voir article Santé et climat de 2025). Dans le canton de Genève, il est encore trop tôt pour connaitre le bilan de cet été 2026. Mais ce qu’on sait, c’est que des mesures ont été instaurées pour anticiper et amortir ces canicules à répétition. «Nous avons mis en ligne au début de l’été, une carte interactive pour permettre à la population de repérer l’ensemble des lieux de fraîcheur à proximité de son lieu d’habitation, de son travail, de son itinéraire ou de ses loisirs, nous explique Delia Fontaine, adjointe scientifique à la Direction de la durabilité et du climat dans le canton de Genève. L’objectif, c’était vraiment de pouvoir mettre à disposition cette information de la manière la plus simple, la plus ludique, la plus accessible à la population, en particulier pour les personnes vulnérables qui ont vraiment besoin de pouvoir identifier ces lieux et puissent s’y réfugier lorsque les températures montent trop.»
Le plan cantonal canicule
Cette carte n’est que la pointe visible de l’iceberg. Pour pallier les vagues de chaleur, l’État genevois a mis sur pied un plan canicule en plusieurs étapes. C’est le médecin cantonal au sein de l’Office cantonal de la santé, qui pilote les opérations. Chaque matin, pendant toute la saison chaude, étendue du 15 mai au 15 septembre depuis cette année, il scrute les bulletins météorologiques transmis par MétéoSuisse. Ce suivi est actif sept jours sur sept, sans interruption. Quand les prévisions annoncent des températures moyennes de 25°C pendant trois jours consécutifs, on entre en phase d’information. À 25°C pendant cinq jours, ou à 27°C pendant trois jours, c’est l’activation: le plan canicule officiel bascule en marche. Si la situation persiste dix jours, on franchit la phase de renforcement, celle des mesures les plus intenses. Et les réponses montent crescendo. En période d’information, on prévient et on se prépare. Quand on passe à l’activation, on contacte les personnes vulnérables, on convoque une cellule de crise, on peut lever l’école. Puis en renforcement, on sacrifie le superflu, la police enquête sur le voisinage, les EMS sont suivis quotidiennement et le système de soins est monitoré en temps réel. Et ce, avec l’aide des communes et des acteurs de terrain tels l’IMAD, l’Institut Médical d’Aide et de soins à Domicile.
Ciné gratuit pour les plus de 65 ans
Parmi les nombreuses mesures communales, la Ville de Genève a prévu dans son plan canicule, la gratuité de séances de cinéma dans trois cinés de la ville. «Depuis 2023, on a mis en place ce partenariat avec la ville de Genève, relate Laurent Dutoit, directeur du Nord-Sud, Le City et Les Scala à Genève. Cela permet aux sénior·es de pouvoir bénéficier de séances gratuites lorsque le plan canicule est activé pour toutes les séances qui commencent avant 19h dans nos trois cinémas.» Cette années, il faut donc être né en 1961 ou avant, et résider en ville de Genève. Et les seniors ont droit à une personne qui les accompagne gratuitement, peu importe le profil. «Parce qu’un des objectifs, c’est justement de rompre l’isolement des personnes séniores et vulnérables sur ces périodes de canicule.» reprend Laurent Dutoit. L’idée plait-elle? Et surtout, rafraichit-elle? A en croire les personnes croisés aux Scala, les avis sont mitigés mais à en croire les chiffres, oui, l’idée plait en plus en plus. «Sur les périodes de canicule de fin juin et de début juillet, on avait une moyenne de quinze billets canicule par séance, note Laurent Dutoit. On voit une amélioration par rapport à 2023 où, la première année, on avait une moyenne de trois spectateurs par séance. En 2024, je crois qu’on était à cinq, six. L’année passée, on était à douze et là, cette année, on est à quinze. Donc, on voit qu’il y a quand même une progression, du fait aussi que la chose commence à se faire savoir. Ça marche aussi par le bouche à oreille» ajoute-t-il.
Marche au frais, vrais oasis fraicheur ou gadget?
Un peu plus loin, à la Jonction, c’est un autre mode de fraicheur qu’on propose aux habitant·es. «Marche au frais», c’est le nom d’une opération menée depuis mi-juillet, par l’UNIGE, la ville de Genève, la Fondation Modus, les Pépinières genevoises et la start-up Ultra Modula qui proposent des modules, sorte de mini pergolas, destinés à faire de l’ombre et qui puissent se déployer sur une place de parking. Huit modules, qui se montent et se démontent comme des petites briques bien connus des enfants, ont été installés sur un kilomètre environ pour relier le Parc Baud-Bovy à la rue du Vélodrome, via le Parc Gourgas. «On a développé ce système de mobilier urbain en premier lieu pour répondre au challenge de la reconversion des places de parking en surface, nous explique Iago Cruz, l’un des cofondateurs de la société Ultra Modula qui développe ces modules. 80% de la voirie est prise soit par les routes et les parkings. Et donc, dans des villes denses, on ne peut, bien évidemment, pas raser des immeubles. L’enjeu, c’est la récupération d’espaces publics. Et puis l’avantage aussi, c’est qu’on n’a aucun impact sur le sol, c’est-à-dire que tout est posé. Et quand le projet est fini, on démonte tout et on retrouve exactement la surface comme on l’avait trouvée». Notez que chacun de ces modules sont équipés de capteurs pour compter ceux qui sont le plus utilisés nous explique en aparté, Fanny Leclaire de la Fondation Modus, financeur de ce projet. D’autres capteurs sont destinés à recueillir les températures pour repérer les endroits les plus frais. Autour de ces modules, une étude de l’UniGE encadre cette démarche. «Ce projet de parcours fraîcheur, s’inscrit dans le cadre d’un contexte un peu plus large, commente Julien Forbat, du département de sociologie de l’UniGE, chargé de la coordination du projet Marche au frais. On travaille sur un projet financé par la Confédération en lien avec la transition énergétique. Et dans ce projet, une de ses pierres angulaires, c’est le concept de Living Lab. Donc l’idée d’expérimenter de façon très locale, à l’échelle d’un quartier, des solutions innovantes, en impliquant le plus de partenaires possibles, des habitants, des associations, etc. Et c’est dans ce cadre-là qu’en 2023, on a choisi la Jonction parce que c’est un quartier très minéral et puis un quartier relativement populaire où il y a beaucoup de profils différents d’habitants. Donc l’idée, c’est évidemment de réussir à comprendre quels sont les défis auxquels les habitants font face dans leur quotidien». Comme la chaleur par exemple et d’où cette idée de déployer un «chemin de fraicheur» via ces modules. «Quand on s’intéresse à ce que font les gens ou ce que les gens arrivent à faire ou pas, on essaie de comprendre ça sous l’angle de trois dimensions principales, complète Julien Forbat. Il y a les infrastructures. Qu’est-ce qui est disponible ou pas? Typiquement, ces modules, ça pourrait être un exemple d’infrastructure. Les compétences des gens. Est-ce que les gens savent quels sont les bons gestes à adopter pour rester au frais ou pas? Et puis il y a aussi, tout ce qui tourne autour des normes. Comment est organisée la société pendant ces vagues de chaleur.»
Justement, l’organisation de la société, est-ce que ces mesures ne viennent pas poser des pansements sur des plaies béantes, dans des villes largement bétonisées où les arbres ont été sacrifiés sur l’autel des immeubles et parking? Odile vit à la Jonction depuis les années septante. «Ces modules, c’est du gadget, réagit-elle. Nous, ce qu’on demande, c’est un point d’eau pour se tremper les pieds quand il fait chaud !» «Il faut faire appel à des spécialistes, complète Isabelle Toumis autre habitante de la Jonction et membre de l’association du quartier. Mon métier, c’est architecte urbaniste. Les spécialistes, c’est nous. Quand on voit le module qui a été déposé devant la poste, il est juste trop décalé par rapport à l’abribus pour jouer ce rôle, et être compris comme étant un abri de bus ++ pendant la saison chaude. Et là, le fait qu’il soit caché un peu à l’ombre de l’arbre existant… Mais voilà. C’est de la subtilité, c’est aussi d’orienter, se mettre sur le bon parcours, celui où il y a le plus de monde, etc. Ça, ça demande des études très fines. Alors je ne dis pas qu’aucune étude n’a été faite, mais disons des études de fond, je ne pense pas vraiment… Et après, c’est comment on oriente aussi la position. Pour donner un exemple, ce module qui est ici (NDLR: sur le parc de la Baleine) quand il y a l’ombre de l’immeuble le matin, les gens s’arrêtent. Quand l’après-midi, il y a du soleil, personne n’y est, parce que c’est beaucoup trop chaud. Donc personne ne veut se mettre là alors qu’il est censé faire de l’ombre, mais avec juste un petit toit horizontal. Maintenant bon, il y a quelques plantes, mais je pense que ça ne suffit pas. Le soleil, il rentre là-dessus. Donc merci pour les petits ridicules modules, modulus, modula modulae. Mais voilà. (…) Il faut aller plus loin que de simples petits aménagements comme ceci et supprimer tout le goudron, toutes les bagnoles, toutes les motos. Je pense qu’au jour d’aujourd’hui, c’est tout sauf utopique.» Et Isabelle Toumi d’expliquer la circulation des fluides dans les villes selon l’orientation des bâtiments, l’importance de mettre plus de pataugeoires ou fontaines dans lesquelles on peut se tremper, le fait de planter des arbres groupés, pour avoir plus de fraicheur plutôt que des rangées d’arbres linéaires qui apportent moins de frais, etc. En un mot: repenser les villes. Car, la fin des canicules, ce n’est pas pour demain. Sur le site du canton de Genève, il est écrit que la température dans le canton de Genève a augmenté de 2°C depuis 1864 et dans les conditions actuelles, elle augmentera encore d’environ 2,3°C d’ici 2060 par rapport à la période 1981-2010. MétéoSuisse prévoit entre 3 et 5 fois plus de journées tropicales, moins de précipitations et plus d’évaporation. Aussi, pour finir par là où on a commencé avec cette brève de l’AFP citée plus haut, pour le climatologue Jean Jouzel (ancien vice-président du GIEC) peut-on lire, « en 2100, on a de fortes chances que 2026, si on s’y réfère, [soit considéré] comme un été normal», et le scientifique de finir en appelant à une «prise de conscience» ».
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Intervenant·es : Laurent Dutoit, Iago Cruz, Fanny Leclaire, Julien Forbat, Isabelle Toumi, Odile Fioux, Delia Fontaine
Journalistes : Emma Thibert, Karine Pollien
Production : Charles et Alexis
Crédit photo vignette : Delia Fontaine – Karine Pollien
Crédit photo fond : Emma
Réalisation : Marlon et Xochitl
Mise en ligne : Valérie
1ère diffusion antenne : 20 août 2026
Publié le 31 août 2026
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Ce programme a été réalisé avec le soutien de la Ville de Genève et du département du territoire, République et canton de Genève.
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