Villa Dolorosa, là où tout le monde se plaint
On ne l’aurait pas cru, mais c’est déjà la dernière pièce de la saison du Poche et avec elle la dernière de la direction de mAthieu Bertholet.
On peut dire que la boucle est bouclée… il présente la dernière pièce de son ultime saison en tant directeur du théâtre du Poche, et il y a comme un goût de reviens-y. Pour clore en beauté, il a choisi « Villa Dolorosa », un texte de l’autrice allemande Rebekka Kricheldorf, à l’affiche jusqu’au 13 avril. Et si t’étais pas trop loin du Poche en 2015, tu te souviens peut-être qu’il ouvrait sa première saison avec cette même pièce. À l’époque, c’était Guillaume Béguin qui signait la mise en scène du texte subversif de Kricheldorf. Cette fois, c’est la metteuse en scène genevoise Manon Krüttli qui prend les rênes, et clairement, la fête n’est pas finie !
Décidément on ne lâche plus Tchekhov…
Tu t’en souviens, la semaine dernière je te parlais de cette pièce inspirée des « Trois sœur » de Tchekhov. Bon, si tu avais bien suivi ma chronique, résumé la pièce du Poche ne va pas être difficile, parce que Villa Dolorosa est une adaptation du texte de l’auteur russe, avec une bonne dose de cynisme qui est propre à l’écriture de Kricheldorf. Au Poche, on suit les aventures… non plutôt l’absence d’aventures de trois sœurs Olga, Irina et Macha. Elles vivent dans la villa familiale dont elles ont hérité, ainsi que de la fortune des parents. Elles y vivent avec Andreï leur frère et au fil du spectacle, vient s’ajouter sa copine Jeanne et Georg, un ami d’Andreï. L’histoire, s’il y en a une c’est la quête d’aventures et de changements des personnages, mais spoiler alert, iels ne vont pas bouger d’un poil. Tout est là donc, on fête trois anniversaires : les 28, 29 et 30 ans d’Irina et chaque année un bilan : rien n’a changé. C’est pas faute de vouloir… il faudrait simplement faire. La faillite guette, mais personne ne veut vraiment travailler : Irina enchaine les études, Olga devient directrice d’une école juste parce qu’elle ne dit pas non, Macha est perdue dans un mariage qui ne fait pas de sens et Andreï est un auteur, mais seulement en herbe puisqu’il n’a à son actif qu’un seul titre… pas un roman, juste le titre. En tout cas, l’ennui règne et tout le monde reste absolument malheureux à la fin.
Ok ça a l’air fun…
Mais franchement on rigole beaucoup, bien que ce soit du Tchekhov à la base. D’ailleurs je me suis toujours demandé quelle était cette fascination pour ce texte et je crois que j’ai bien dû attendre cette version du Poche pour comprendre toute la pertinence de l’histoire : l’ennui, les envies inassouvies, la paresse et la procrastination… ce sont que des thématiques qui traversent les âges.
C’est clair que ces thèmes résonnent avec beaucoup de gens aujourd’hui.
Tout l’intérêt de la pièce réside dans le dialogue, c’est bien la force des textes de Kricheldorf… enfin là, on a plutôt des piques et des insultes. Là où le texte de l’autrice allemande est déjà brillant, il devient encore plus mordant grâce à la mise en scène de Marion Krüttli. Tout se passe sur un grand canapé jaune, franchement moche, avec des interprètes habillés de peignoirs parfaitement démodés et aux claquettes affreuses. Manon Krüttli mise sur l’humour noir et un décor volontairement kitsch pour accentuer l’absurde de la situation. Le canapé jaune moche et les peignoirs démodés deviennent des symboles de l’enfermement et de la stagnation des personnages, comme si le mauvais goût reflétait parfaitement l’ennui de leur existence.
Le jeu des acteurs accentue le tout, avec un jeu monotone à l’extrême… bref une apoplexie sur scène, comme si eux-mêmes étaient lassés de leurs conversations futiles. Les vapoteuses en main, iels semblent chercher désespérément quoi faire, tout en jetant un œil au public, nous forçant à nous mettre, nous aussi, à leur place… parce que finalement, nous, on ne fait pas grand-chose non plus. Franchement, c’est aussi une introspection forcée qui ne laisse pas indifférente.
Décidément, le théâtre a le même effet qu’une coach de vie sur moi !
Je commence à me demander si c’est pas moins cher d’aller au théâtre. En tout cas la pièce de Kricheldorf met en évidence une génération qui se plaint sans jamais passer à l’action, sombrant dans l’ennui le plus profond. Et franchement ça fait pas mal réfléchir, non parce que faut dire que je me suis pas mal reconnu dans ces personnages et je pense que nombreux et nombreuses seront celles et ceux qui vont se reconnaître. Villa dolorosa, c’est le titre, c’est une façon de dire la maison où tout le monde se plaint… et franchement, j’avais l’impression d’être chez moi. alors bon « tout le monde » c’est-à-dire que mon foyer ne compte qu’une personne actuellement, je n’ai pas encore coché la case « famille » dans les papiers administratifs, et en tout cas, dans mon foyer, tout le monde se plaint et beaucoup. D’ailleurs, j’ai cherché la définition de se plaindre et ça veut dire « exprimer sa souffrance », donc dorénavant, j’exprimerai ma souffrance et tout le monde sera obligé de m’écouter. Bon faut dire, qu’avec moi ça peut être long. Si tu me demandes comment je vais, tu dois te préparer à un podcast. On n’est plus sur du message vocal… passé dix minutes, je considère ça comme un podcast. Franchement, je suis toujours prêt à faire de jinggle. Et faut dire qu’on me reproche souvent de me plaindre trop et de toujours voir le verre à moitié vide. Mais c’est pas de ma faute, si je le vois à moitié vide, c’est bien parce qu’à un moment donné il est à moitié plein donc bon, soit on le remplit, soit je me plains. Certains sont épicuriens… moi je suis du côté de Schopenhauer, je me balance entre l’ennui et l’envie. Je reprends les mots de Macha dans la pièce : « se lever, se laver, vivre, se laver, se coucher, dormir, se lever, se laver, vivre… y a de quoi se foutre en l’air » Bon, en vrai, ça va pas si mal, je me plains généralement de petites choses, juste par principe. Mais le meilleur remède c’est quand même d’aller écouter les autres se plaindre au théâtre, parce que c’est quand même le lieu des drames. Villa Dolorosa c’est jusqu’au 13 avril au Théâtre du Poche alors, si tu veux t’évader de ton ennui quotidien, ou simplement te plonger dans une bonne dose de cynisme, direction le Théâtre du Poche. Parce qu’au fond, se plaindre ensemble, c’est quand même plus agréable que tout seul !
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Chronique : Michaël
Animation : Emma
Réalisation : Marlon
Crédits images : Chloe Cohen
Première diffusion antenne : 2 avril 2025
Publié le 5 avril 2025
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