Rock’n’Sobre #57 Sécheresse: cultures sous tension
Sécheresse: cultures sous tension
Pommes de terre minuscules, rendements en chute libre, sols craquelés: cet été 2026 a plongé les agriculteur·ices dans une réalité inédite. Selon un récent bilan climatique de MétéoSuisse, la Suisse occidentale a enregistré cet été moins de 60% des précipitations estivales moyennes, après un printemps lui aussi déficitaire. Une sécheresse extrême qui force l’agriculture genevoise à revoir sa copie et se réadapter.
«Depuis une quinzaine d’années, nous avons perdu environ 150 millimètres de pluviométrie. On était à 1000, on est descendu à 850», résume Aurélien Bouchet, conseiller d’entreprise à AgriGenève qui regroupe environ 80% des agriculteur·ices genevois·es. Un assèchement global «notable, mais pas catastrophique», nuance-t-il lorsque nous le rencontrons en juin dernier. Pour comprendre l’importance de l’eau pour l’agriculture, il faut tout d’abord noter que les besoins en eau diffèrent selon le type de culture. En maraîchage, l’eau est un impondérable, impossible d’avoir des légumes sans eau. Pour les grandes cultures type céréalières ou oléagineuses, l’eau est certes nécessaire, mais moins qu’en maraîchage. Quant à la vigne, elle ne s’irrigue traditionnellement pas, l’eau de pluie lui suffisant (hormis pour les jeunes plants). Dans le canton de Genève, il y a environ 10’050 hectares de terres agricoles. La moitié est dédiée aux grandes cultures, un tiers à la vigne, et le reste se partage entre le maraîchage et l’arboriculture. Si, en ce qui concerne l’eau, les stratégies de ces cultures diffèrent, l’enjeu est le même. Et comme le rappelle Sylvain Lappe, maître d’enseignement en cultures maraîchères à l’Hepia: «L’eau est la base de la vie. Il n’y a pas de vie sans eau, il n’y a pas non plus d’agriculture sans eau».
L’eau couvre près d’un huitième du territoire genevois
Et pourtant à Genève, l’eau est omniprésente: elle recouvre près d’un huitième du territoire cantonal, entre le Léman, l’Arve et le Rhône. Mais qu’on ne s’y trompe pas, cette abondance reste invisible pour les champs. «Historiquement, on avait le droit de pomper dans les rivières. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas», rappelle Aurélien Bouchet. Une mesure environnementale destinée à protéger la faune et la flore des rivières locales. Le pompage est autorisé dans le Rhône, le lac et certaines zones de l’Arve, sous conditions de préservation du débit, de la qualité de l’eau et de la faune aquatique et cette autorisation peut être suspendue en période de sécheresse. Les canicules et assèchement de ces dernières saisons accélèrent la réflexion autour d’un réseau d’irrigation agricole en eau brute du lac pour tout le canton, nous expliquent Aurélien Bouchet et Jérémy Rossi ingénieur agronome à l’OCAN, l’Office cantonal de l’agriculture et de la nature. Une idée dans les tuyaux mais pas encore concrétisée.
Stress hydrique et stress thermique : le double fardeau
L’année 2026 a apporté une démonstration brutale d’un phénomène souvent confondu: ce n’est pas seulement le manque d’eau qui pénalise les cultures, c’est aussi la chaleur. «Le stress hydrique, c’est la disponibilité en eau dans le sol. Le stress thermique, c’est la température ambiante. Ce sont deux choses différentes», explique Aurélien Bouchet. Mais les deux phénomènes sont étroitement liés. «L’immense majorité de l’eau absorbée par une plante ne sert pas à son développement, mais à son refroidissement», rappelle Sylvain Lappe. Quand la température grimpe, la soif grimpe avec elle: les grandes cultures de blé, orge, colza, voient leur croissance fortement ralentie au-delà de 25°C. Quant aux cultures dont l’optimum de croissance se situe sous 30°C, comme les laitues, elles se bloquent en défense pour préserver leur eau interne, ferment leurs stomates et cessent de se refroidir, jusqu’au point de flétrissement permanent, où elles meurent et ne se relèvent plus. Avec la chaleur et la sécheresse, Jérémy Rossi pointe d’autres effets collatéraux sur tout l’écosystème environnant les cultures: ravageurs favorisés par la sécheresse, disparition d’auxiliaires et de pollinisateurs, et même des oiseaux qui, en cas de manque d’eau total, «peuvent se mettre à prélever l’eau des fruits», transformant un hôte inoffensif en nuisance.
Cultures hors sol: la moindre goutte d’eau est bénéfique à la plante
Dans le secteur maraîcher, la situation est différente de celle des grandes cultures. Sylvain Lappe, en plus d’être professeur à l’Hepia est également conseiller agronomique spécialisé en cultures sous abri et hors-sol. «Vous avez des exploitations qui font du plein champ et du hors-sol. Les deux ne sont pas incompatibles, on va souvent dans la pratique, cultiver des produits différents en hors-sol de serre qu’en plein champ d’extérieur», précise-t-il. Par exemple, «une carotte pousse extrêmement bien à l’extérieur, tandis que la salade devient très compliquée à cultiver en été à l’extérieur par ces chaleurs caniculaires» relève le professeur.
Le hors-sol développé à Genève dès les années 1970-1980, principalement pour maximiser la production sur des surfaces réduites, se veut aujourd’hui un atout face au changement climatique. En culture hors-sol, sur substrat de fibre de coco ou de laine de roche, en hydroponie (racines dans l’eau) ou en aéronomie (racines dans l’air), «la moindre goutte d’eau amenée au végétal lui sera directement utile: aucune perte par ruissellement, par lessivage ou par drainage, tout est récupéré et réinjecté dans le système» commente Sylvain Lappe. Et de compléter: «Un mètre carré de culture hors-sol produira infiniment plus en termes de masse qu’un mètre carré de culture en plein champ». Mais ce gain d’efficacité s’accompagne d’un coût invisible. Le substrat coco, par exemple, vient du Sri Lanka. «C’est vrai que c’est à prendre en compte écologiquement, relève le professeur. Mais il est extrêmement compliqué de diaboliser d’une part ou de faire l’apologie d’autre part, de telle ou telle culture. Chaque système a ses propres contraintes: le hors-sol avec ses substrats lointains, le plein champ avec ses besoins hydriques et sa productivité limitée. Tout ça, c’est à mettre dans la balance», conclut-il.
Pommes de terre: à Nyon, un essai sous stress extrême
Retour au plein champ. Pour la pomme de terre, particulièrement appréciée et consommée dans le pays, les chaleurs extrêmes ne lui font pas du bien: racines superficielles, croissance stoppée au-delà de 20-25°C… Pendant que nos patates souffrent, la recherche anticipe. À Agroscope à Changins, près de Nyon, Mavrick Goueroux, post-doctorant, et Brice Dupuy, coordinateur des activités de recherche sur la pomme de terre, ont mené cet été un essai sans aucune irrigation sur une cinquantaine de variétés dans le cadre d’un programme cofinancé par l’Office fédéral de l’agriculture et Swiss Patate. Verdict de la récolte: «des rendements visiblement très faibles, même pour les variétés les mieux loties», des calibres minuscules, et «énormément de défauts: crevasses, déformations, maladies de peau, germinations précoces». Au niveau national, les premières estimations des cultures de pomme de terre, font état d’environ 20% de rendement en moins, avant même de décompter les tubercules non commercialisables. À Nyon, les précipitations depuis le printemps sont restées sous les 200 mm, soit environ la moitié des besoins de la culture, sous une succession de périodes caniculaires dépassant largement les 30°C. «En vingt ans à Changins, on n’a jamais eu des conditions comme ça», tranche Brice Dupuy.
Sans filière, pas de révolution
Alors que faire? Produire de nouvelles cultures? Comme le pois chiche par exemple? «On sait les produire, on sait les cultiver, on a les références techniques, note Aurélien Bouchet. Le gros problème, ce sont les débouchés». Il faudrait produire, stocker, transformer, vendre, «et le maillon de la transformation manque à Genève, relève le conseiller agricole. Personne ne transforme le pois chiche local en houmous, faute d’acteurs, de foncier, de main-d’œuvre abordable. Et face à des importations à bas coût, même notre houmous genevois serait 30 à 50% plus cher». Même si le local a de la valeur aux yeux des consommateur·ices, rappelons que 88% de la population locale souhaite consommer local, mais «quand ce sont des francs en plus au kilo, ce n’est pas toujours simple à accepter» note Aurélien Bouchet.
Adapter plutôt qu’irriguer
La solution est parfois dans le choix du végétal. Entre un changement radical de culture et une irrigation de masse, AgriGenève et l’OCAN promeuvent des chemins intermédiaires: décaler le calendrier et produire davantage de cultures d’hiver lorsque l’eau est plus abondante, privilégier des espèces moins gourmandes, ou encore pratiquer l’agriculture de conservation des sols, couverts végétaux entre deux cultures, limitation du travail du sol pour garder l’eau stockée, notamment via le projet Résult’Air.
Et puis il y a la vigne. À l’essai au vignoble de l’État, de nouveaux porte-greffes dotés de racines plus profondes, sont testés: plutôt qu’une résistance à la sécheresse, leur atout est simplement d’aller puiser l’eau là où le sol reste humide. «Mais les plants mis en terre cette année exigent encore de l’arrosage, et leur évaluation demandera du temps, nous explique Jeremy Rossi, ingénieur agronome à l’OCAN. La patience, aussi, fait partie de l’adaptation» ajoute-t-il. Justement, est-ce que face à tous ces changements et ces incertitudes, les services de l’État comme l’OCAN observent une inquiétude sur le terrain? «Oui, forcément. Mais tant que ça va, ça va, tempère Jérémy Rossi. Cet été 2026 a confirmé ce que les données montrent: le climat change et l’agriculture n’a pas fini de composer avec le thermomètre.
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Intervenant·es : Aurélien Bouchet, Jérémy Rossi, Sylvain Lappe, Maverick Goueroux et Brice Dupuis
Journaliste : Karine Pollien
Production : Charles et Alexis
Crédit photo : Karine Pollien
Réalisation : Stanislaw
Mise en ligne : Valérie
1ère diffusion antenne : 21 septembre 2026
Publié le 30 septembre 2026
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Ce programme a été réalisé avec le soutien de la Ville de Genève et du département du territoire, République et canton de Genève.
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