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CinemaÉcransLa Quotidienne

Notre Salut : le travail ne rend pas libre

Nicolas | 5 octobre 2026

– Le général de Gaulle n’a-t-il pas dit que toute la France avait été résistante?
– En effet, il l’a dit oui… Il l’a dit…

Cette référence à OSS 117 : Rio ne répond plus de Michel Hazanavicius n’est pas gratuite. En France, il y a un tabou collectif sur la collaboration. Tout le monde aurait pris le maquis durant cette période. Nos arbres généalogiques sont remplis de héros.
Emmanuel Marre vient contredire un peu cela dans son nouveau film: Notre salut. En tout cas, son arrière grand-père, Henri Marre, était un pétainiste convaincu et a travaillé pour le régime de Vichy.
Henri est le personnage central du long-métrage. Il voit en Pétain et en la capitulation française de 1940 une aubaine pour se refaire. C’est un fonctionnaire lambda, fan de « manageument », comme il dit. Le film montre comment des ambitions personnelles peuvent amener à la collaboration. Comment une administration se met progressivement en place pour entraîner l’infamie.

Le procédé utilisé est basique mais saisissant: la caméra est portée. Elle bouge beaucoup. On voit la lumière artificielle éclairer les protagonistes. Le film brise presque le quatrième mur. C’est comme si nous étions dans un reportage.
C’est une approche naturaliste. On croit voir le réel. En même temps, Emmanuel Marre, par cette technique, veut aussi se distancier d’une vérité historique. Il souhaite garder une approche « amateur » pour nous laisser comprendre qu’il s’agit bien d’une fiction. 

Il y a d’ailleurs de légers anachronismes dans le film. Certains mots n’existent pas vraiment à cette période-là. Certaines musiques sont contemporaines, ou presque. Je pense notamment à la séquence où Pétain défile dans la foule. C’est d’ailleurs le seul moment avec des images d’archives. Glaçant de voir des milliers de personnes exulter à la gloire du chef des collabos. Tout ce moment est accompagné de «Life is life», le titre d’Opus. L’ironie du morceau est terrifiante.
Selon Emmanuel Marre, le procédé supprime la distance froide qui peut exister entre le film et nous. Certes, tout se passe dans les années 40, mais cette mise en scène nous rapproche de notre époque. Sa manière de filmer le quotidien de ces fonctionnaires rend leurs journées similaires aux nôtres. Ils font des réunions trop longues, il y a des lèches-bottes, il y a du small talk… Henri Marre est un petit manager comme on en connait. Il croit bien faire… Il ne fait qu’obéir à l’organisation du travail.

Petit à petit, c’est de cette manière que l’administration de Vichy prend forme. Il faut répondre à des directives nébuleuses. Chaque service a ses prérogatives plus ou moins bien définies. Les N+1 distribuent les bons et les mauvais points.
Il y a une scène où Henri doit mettre un avertissement à un employé. Il a eu le malheur de venir en aide à des personnes déportées. Les voyant entassées dans un train, il leur a fourni de la paille pour être moins inconfortables. Henri est plutôt d’accord sur le fond, mais ça ne respecte pas les procédures… Il est obligé de l’indiquer sur sa feuille d’évaluation… Les règles, c’est les règles ! Pas d’augmentation cette année Bernard.
Au travers du personnage de son arrière grand-père, le réalisateur s’intéresse aux structures qui permettent au fascisme de s’installer. C’est la division du travail, les règles et la menace du chômage qui favorisent la lâcheté individuelle. C’est en partie ça qui entraîne Henri à autoriser la livraison d’essence qui sera utilisée pour des rafles. Il en sera d’ailleurs récompensé par un dîner dans la demeure du préfet. Ils danseront ensemble pour fêter le travail bien fait.
Finalement, Henri n’est qu’un maillon dans une énorme chaîne. Lui n’a fait que signer un bon de livraison, il n’a pas vraiment mis un pistolet sur une tempe. La responsabilité est diluée. Henri n’est pas Goebbels, c’est un petit employé qui fait son job. Mais c’est un collabo.

Notre salut montre que l’autoritarisme n’est pas que la violence directe. Il est aussi le blâme donné à une travailleuse, le regard détourné pour éviter une sanction ou la signature illisible sur un document.
Je dis que la responsabilité des agents est diluée mais elle existe quand même. Emmanuel montre que Henri n’est pas seulement un employé. Il est aussi un arriviste, un homme avec des petites ambitions. Dès le départ, Vichy est un régime raciste et antisémite. Les juifs n’ont notamment pas le droit de bosser dans l’administration et les travailleurs étrangers sont mis à disposition des nazis. Mais, pour l’arrière grand-père du cinéaste, cette période est une opportunité. Lui, ne semble pas tellement pour l’idée de discriminer les personnes juives mais il s’en accommode. C’est le «ni-ni». Il est centré sur lui et sa carrière. C’est un libéral centriste, en somme.

Le fascisme ne s’appuie pas uniquement sur des nazis sanguinaires. Il s’installe de manière insidieuse. Il suffit d’un environnement politique favorable pour que le mécanisme s’enclenche. Il ne s’impose pas nécessairement par la force. Il passe par les élections et intègre les administrations. Il est aidé par les bas instincts individuels. C’est une fois bien installé qu’il détruit tout.

La collaboration n’avait encore jamais été filmé de cette manière. Notre salut est un très grand film qui capture à la perfection le système nerveux des régimes autoritaires.

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Chroniqueur: Nicolas
Animation: Lionel
Réalisation: Chloé

Première diffusion antenne: 1er octobre 2026
Crédits photos : Kidam et Michigan Films

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Une publication de Nicolas


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