Miséricorde : un film troublant qui tire vers la farce
Petit jeu pour entamer cette chronique : connaissez-vous la définition du mot miséricorde ? … Et bien le petit Robert nous dit : Sensibilité au malheur d’autrui et également pitié par laquelle on pardonne au coupable. En synthèse c’est donc un combo entre compassion et indulgence.
Dans ce contexte presque religieux, ce soir nous allons voguer entre péché et pardon, entre désir et passions, ce soir nous allons donc parler du nouveau film d’Alain Guiraudie – Miséricorde. Alain Guiraudie est un réalisateur français reconnu (c’est son 7ème long métrage) mais assez peu connu finalement. Son plus grand succès critique est l’inconnu du lac sorti en 2013, film entremêlant désirs, érotisme et meurtres dans une communauté naturiste et homosexuelle. Son nouveau long métrage n’a vraiment rien à voir puisque le scénario parle de désir et de meurtre dans une petite communauté villageoise, avec un personnage principal homosexuel – Jérémie.
J’exagère un peu le trait, mais disons que comme tout artiste, le réalisateur travaille des sujets qui lui tiennent à cœur, et il ajoute ici un ingrédient important, le pardon enfin la miséricorde. Alors trêve de mystères, laissez-moi vous présenter le sujet un peu plus clairement. Un homme – Jérémie – joué par Felix Kysyl – revient dans un petit village oublié, pour l’enterrement de son ancien patron boulanger dont il était proche. L’occasion pour lui de renouer avec sa vie d’avant. Cependant, tout ne va pas se passer comme prévu, un de ses vieux amis est tué, l’assassin va t’il se faire prendre ?
Le retour d’un personnage dans son village natal qui fait ressurgir à la surface des secrets enfouis dans l’enfance et amène à un ou des meurtres, on a l’impression d’avoir vu cela des dizaines de fois … mais on est ici dans un film d’auteur et pas un produit standardisé. Les développements de l’histoire sont plus étonnants qu’il n’y parait. Surtout la mise en scène donne à ce film une atmosphère bien particulière voire même déconcertante.
Miséricorde est un film que l’on pourrait découper en deux parties : la première partie correspond au retour de Jérémie dans son village et la résurgence de sa vie d’autrefois, des potentiels secrets : quel type de relation avait-il avec le boulanger mort et sa femme (joué par Catherine Frot), qui sont exactement les personnages Vincent et Walter : des amis ? des amants ? Dans une mise en scène très crépusculaire, automnale, avec une ville grisâtre, une forêt très présente, le réalisateur nous pousse à rechercher les liens et les connexions qui unissent ces personnages. Cette partie est la plus réussie car elle sonne juste, on est pris dans l’ambiance, on échafaude différentes théories. Puis vient le meurtre (après une petite demis heure) sur lequel je ne m’attarderai pas ici, mais à partir de cet événement le film prend une autre direction, et ce qui intéresse le réalisateur ce n’est clairement plus les liens passés mais plutôt si l’assassin va être pris, s’il peut être pardonné (un prêtre va progressivement prendre un rôle majeur dans l’histoire) voire s’il peut être aimé. On en revient à ce fameux titre du film.
Dans la seconde partie, cette atmosphère ne disparait pas complètement, le climat général reste pesant, poisseux, mais l’intérêt du réalisateur se porte désormais uniquement sur les conséquences du meurtre avec de nouveaux personnages (tels que le prêtre donc ou les gendarmes). La dramaturgie se concentre sur des actions concrètes : l’assassin doit trouver des mensonges plausibles pour expliquer sa présence auprès de la victime le soir du crime, alors que sa version est au fur et à mesure de plus en plus mise en doute. Surtout, le réalisateur s’intéresse à la relation trouble entre l’assassin et une personne qui l’a démasqué mais ne souhaite pas le dénoncer : est-ce par désir ? par conviction ? un jeu de confiance / défiance va se jouer entre les deux.
Au-delà de ça, la mise en scène de la seconde partie incorpore des incongruités ou des touches d’humour volontaires ou non – c’est à se demander :
> Jérémie va souvent se balader dans une forêt immense et pourtant il croise toujours un des autres personnages, c’est incroyable ! franchement les forêts pour s’isoler ce n’est plus ce que c’était.
> on a aussi un personnage chétif qui va porter un macchabée de 80 kg,
> ou encore des gendarmes qui font des saluts synchronisés … Ces touches presque loufoques rendent le film extrêmement difficile à comprendre au regard du sujet initial relativement lourd : peut-on pardonner un assassin.
Ce doit être mes racines ancestrales paysannes, ou mon côté cartésien mais j’avoue que le mélange des genres de la seconde partie du film ne m’a pas séduit voire m’a un peu énervé. En effet, j’ai eu le sentiment que le réalisateur nous menait en bateau, nous laissant nous questionner sur les relations entre les personnages pour finalement s’en désintéresser lui-même au bout de 30 minutes, en créant une ambiance à la Simenon mais en lui ajoutant des éléments invraisemblables voire loufoques. Tout cela détonne un peu et détraque le récit et je ne parle même pas des 10 dernières minutes qui tirent le film vers la farce … pour être clair ce n’est pas un mauvais film, les acteurs sont très bons, la mise en scène est globalement réussie avec une belle utilisation du village et de la forêt, mais les oublis du scénario, le manque de consistance sur la durée du film et certaines incongruités font de ce film un objet déconcertant qui au final déplait. Je vais tenter à une métaphore musicale : Imaginez un DJ set un peu dark qui t’ambiance avec The Cure, Cristal Castles, ou encore Gesaffelstein et qui d’un coup te met du Claude Francois, bon une fois ça va tu t’interroges et tu te dis pourquoi pas, la seconde fois, tu te dis c’est abusé et quand il finit son set avec Big Bisous de Carlos, tu as juste envie de lui dire qu’il se moque bien de toi…
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Chronique : Johan M.
Animation : Emma
Réalisation : Marlon, Christian, Alexis
Crédits photos : CG – Xavier Lambours et Les Films du Losange
Première diffusion antenne : 14 octobre 2024
Mise en ligne : Johan
Publié le 19 octobre 2024
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