Les séries suisses portées par la Lex Netflix
En 2025, près de 20 millions sont investis pour la Lex Netflix. De quoi susciter espoirs et interrogations dans un milieu qui peine encore à cerner ce nouveau mécanisme. Au-delà des montants engagés, ces décisions posent déjà la question de leur impact sur la production audiovisuelle suisse.
Essentielle, mais opaque. Voilà les termes qui ressortent lorsqu’on évoque ce nouveau circuit de financement auprès de la profession. La Lex Netflix, qui désigne en réalité la révision de la loi fédérale sur la culture et la production cinématographiques (LCin) et l’ordonnance qui en découle, l’OQICin, est entrée en vigueur en 2024. Elle oblige certaines plateformes de streaming et chaînes de télévision à investir 4% de leurs revenus réalisés en Suisse dans la création cinématographique du pays.
Un nouveau circuit de financement encore obscur
Si cette loi fait l’unanimité, parmi les producteurs, réalisateurs/réalisatrices et scénaristes interrogés, peu sont capables de décrire précisément le fonctionnement de ce nouveau circuit de financement ou d’identifier les projets qui en bénéficient. Contrairement aux institutions d’encouragement, il n’existe pas de liste publique des productions soutenues par les plateformes. Dans le milieu, quelques noms circulent à la suite des investissements réalisés en 2024, comme, bien évidemment, la série Winter Palace, mais aussi Tschugger ou encore le film Early Birds, et l’Office fédéral de la culture (OFC) signale avoir cité des titres supplémentaires lors d’une présentation à Locarno. Difficile cependant d’obtenir des informations précises sur les montants investis, sur le rôle exact joué par les plateformes dans leur financement, voire sur l’identité de la plateforme ou de la chaîne qui a investi. Pour les investissements 2025, les noms des productions soutenues ne sont pas connus. Un flou que tous et toutes déplorent, estimant qu’une plus grande transparence serait bénéfique pour le milieu.
L’OFC reconnaît cette opacité mais explique que le droit en vigueur ne lui permet pas de les partager en détail, notamment en raison du secret d’affaires. Il précise toutefois qu’il dispose d’informations détaillées et contrôle chaque projet. Et prévient contre les conclusions trop rapides: «on a encore très peu de projets, et d’une année à l’autre c’est très volatile», explique Matthias Bürcher, chef du service exploitation et diversité de l’offre de la section cinéma.
Pour l’OFC, ces premiers chiffres sont donc davantage à lire comme «une carte postale plutôt qu’une analyse». Mais cette carte permet déjà de distinguer quelques tendances.
Près de 20 millions investis en 2025
22 entreprises soumises à l’obligation, dont l’OFC ne peut pas communiquer la liste, ont réalisé un revenu déterminant de 817 millions de francs en 2025. Sur cette somme et en vertu de la Lex Netflix, l’obligation d’investissement s’élève à 33 millions. En 2025, les entreprises soumises à l’obligation ont en réalité investi 19,9 millions de francs, l’OQICin imposant l’investissement dans les quatre ans.
7,9 millions de francs sont allés aux mesures d’accompagnement du cinéma : promotion des films, soutien à des festivals ou encore versements de droits d’auteur aux sociétés de gestion collective.
Du côté de la production et de l’acquisition d’œuvres suisses, les séries arrivent en tête avec 7,4 millions de francs, contre 4,6 millions pour les longs métrages de cinéma. La fiction représente, elle, la majeure partie des investissements, avec 8,8 millions de francs. Ces chiffres donnent ainsi une première indication de l’orientation prise par les nouveaux financeurs : si le cinéma n’est pas absent, les séries concentrent pour l’instant la plus grande part des investissements consacrés à la production et à l’acquisition d’œuvres suisses.
Un résultat qui a surpris positivement l’OFC: «on pensait qu’il n’y aurait pas d’investissement dans le cinéma du tout, mais en fait ils ont financé du cinéma », relève Matthias Bürcher. Une bonne surprise, tempérée immédiatement par une précision: il s’agit pour l’instant «d’un certain type de cinéma», considéré comme grand public.
Cette bonne surprise pour l’OFC est toutefois contrebalancée par Pierre Monnard, réalisateur de Winter Palace, qui s’interroge sur ce que l’OFC entend réellement par «financer le cinéma», ciblant l’acquisition de films après production, une des options d’investissement pour les plateformes. Pour Pierre Monnard, une plateforme qui achète un film suisse déjà produit contribue à sa diffusion et permet à la production de récupérer de l’argent, mais elle ne finance pas nécessairement sa création.
Interrogé à ce sujet, l’OFC explique faire la distinction entre les «acquisitions, qui concerne le type de contrat licence» et la production: «en 2025, deux millions ont été investis dans des acquisitions et 10 millions dans les contrats pour la production (préachat, coproduction ou film de commande)», précise Matthias Bürcher.
Les plateformes gardent la main
Car la Lex Netflix laisse une marge de manœuvre importante aux entreprises concernées. Elles peuvent financer directement des films ou des séries, participer à leur production, acheter des droits, soutenir leur promotion ou encore confier leur contribution à une institution d’encouragement du cinéma reconnue (OFC, Cinéforom, Valais Film Commission…). Une option qui ne séduit pas les plateformes, puisque l’OFC précise que cette dernière possibilité n’a pas été utilisée.
Les entreprises soumises à l’obligation ont donc privilégié les investissements directs. Une situation qui renforce leur capacité à choisir elles-mêmes les projets qu’elles souhaitent soutenir. Pour Matthias Bürcher, ce choix n’est pas surprenant. Les plateformes connaissent encore mal le paysage cinématographique suisse «qui n’est pas très visible ; ces acteurs externes viennent donc avec un a priori. Ils ne connaissent pas, donc ils ne prennent pas de risques, ils vont plutôt aller vers ce qui leur est familier et qu’ils savent porteurs.»
Les séries et le cinéma destiné à un large public, donc. En délaissant certaines catégories du secteur, comme l’animation et la production italophone. Des secteurs pour lesquels le mécanisme de la taxe de remplacement pourrait, à terme, jouer un rôle correctif, prévoit l’OFC.
La série, un moteur pour l’audiovisuel suisse
Si la place prise par les séries est l’un des éléments les plus visibles de ces premiers chiffres, cette concentration bénéficierait à la globalité du milieu de l’audiovisuel. Pour Pierre Monnard, le développement de la production sérielle permet d’augmenter le volume de travail dans une profession qui manque de débouchés, et de multiplier les expériences. «Les scénaristes sont extrêmement contents que les séries existent car c’est quand même le genre le plus regardé, et qui leur donne du travail», estime-t-il. Le cinéma reste, selon lui, le lieu des projets d’auteur, mais la série permet aux professionnels de gagner leur vie. «En fait c’est très vertueux tout ça», résume-t-il.
Matthias Bürcher partage cette lecture. Pour lui, il n’y a pas de raison de s’inquiéter de cet engouement pour les séries. «La profession ne tourne pas assez et ces nouveaux projets peuvent constituer un terrain d’expérimentation». Il émet cependant une réserve: les professionnels/professionnelles peuvent être amenées à travailler plus souvent sur des projets qu’ils/elles n’ont pas eux-mêmes/elles-mêmes écrits.
Pour Alexandre Schild, réalisateur qui travaille actuellement sur son premier long-métrage, la Lex Netflix est «une aide précieuse et nécessaire à la création cinématographique en Suisse, on a eu amplement raison de voter en sa faveur il y a quelques années». Mais pour lui, les plateformes sont à considérer comme un nouveau maillon de la chaîne audiovisuelle, sans forcément souhaiter qu’elles deviennent le principal mode de financement de ses propres films. Il se dit notamment réticent à l’idée qu’un premier ou deuxième long métrage puisse sortir directement sur une plateforme au lieu de passer par les salles. Yan Ciszewski, réalisateurice et scénariste également en début de carrière, partage ce point de vue; le financement via des plateformes ne serait pas non plus un premier choix, malgré l’incontestable visibilité qu’il peut apporter: «je préférerais d’abord dépendre d’autres formes de financement, les plateformes arriveraient en second temps parce qu’elles sont très contraignantes à certains endroits», justifie-t-iel.
Toujours les mêmes séries?
Cette contrainte ne concerne toutefois pas seulement les modalités de financement ou de production: elle peut aussi soulever des interrogations quant au contenu des séries produites, et à un potentiel lissage de celles-ci, qui tendraient à correspondre aux codes des plateformes et à ce qu’elles estiment rentables et exportables. Pour Yan Ciszewski, «le risque est que, du moins dans un premier temps, les plateformes privilégient des formes déjà éprouvées, plus conventionnelles et n’aille pas vers des projets qui casseraient les codes». Mais le/la co-réalisateurice de Yonne apporte une autre clé de lecture: le risque serait moins de voir la Lex Netflix uniformiser à elle seule la production sérielle suisse que de renforcer une tendance déjà à l’œuvre. Iel observe en effet que les séries produites en Suisse reposent déjà souvent sur des codes similaires: «Très souvent des thrillers, des séries policières, qui fonctionnent toutes auprès des mêmes publics et qui ne changent pas particulièrement dans leurs formes», décrit-iel.
Iel reconnaît toutefois que la diversité du cinéma et de la création audiovisuelle suisse disposent déjà d’une variété de profils et de propositions suffisamment importante pour que les projets originaux puissent trouver leur place. Une vision partagée par Alexandre Schild qui estime que les scénaristes et réalisateurs/réalisatrices qui souhaitent défendre des univers forts et personnels ne renonceront pas à cette ambition pour répondre à des logiques de financement et ne se conformeront pas à des cases au détriment de ce qu’ils souhaitent raconter.
Cette confiance dans la diversité du paysage audiovisuel suisse se retrouve également chez Pierre Monnard, pour qui la coexistence entre les plateformes et le service public constitue justement une garantie supplémentaire contre une uniformisation des productions: «la RTS, la SRF continuent notamment de soutenir des séries très ancrées dans le contexte suisse, comme Maloney ou Uniformes» développe-t-il. Contrairement à Yan Ciszewski, il estime justement que le service public promeut des productions qui sortent de l’ordinaire, de quoi compenser la frilosité des majors à sortir des sentiers battus. Pour lui, cette coexistence des modèles peut justement permettre plus de diversification: «Je trouve que ça élargit l’éventail des histoires qu’on peut raconter, je ne vois pas du tout ça comme un danger, mais plutôt comme un enrichissement.»
Mais pour que cette diversification soit effective, encore faut-il que les plateformes laissent une réelle liberté aux auteurs et autrices, estime Alexandre Schild: «Cela permettrait aux auteurs de diffuser leurs univers singuliers dans le monde entier à travers la plateforme.» Un point sur lequel Pierre Monnard, directement impliqué dans Winter Palace et dans d’autres projets liés aux financements de la Lex Netflix, se montre plutôt rassurant. Selon son expérience, les plateformes n’imposent pas de directives artistiques fondamentalement différentes de celles d’autres financeurs, notamment du service public. Il y voit au contraire de nouvelles possibilités de production et de diffusion.
Une loi qui profite aux professionnels établis
Ces nouvelles possibilités ne signifient toutefois pas que les plateformes profitent à tous les acteurs et actrices du secteur. Si leur arrivée peut élargir les horizons, c’est en revanche sur la question de la relève que les avis sont moins enthousiastes.
Pour Yan Ciszewski, la Lex Netflix bénéficie pour le moment aux professionnel/professionnelles déjà établies. «On savait très bien que les premiers projets, ce seraient des réalisateurs comme Pierre Monnard qui les auraient», estime-t-iel. «Ce sont des gens qu’on appelle parce qu’ils sont tout le temps appelés et on va plutôt financer quelqu’un qui tourne beaucoup que des personnes avec moins d’expérience». Les chiffres 2025 montrent notamment qu’aucun court métrage n’a bénéficié d’argent issu de la Lex Netflix, un format pourtant très prisé par la jeune garde du cinéma. Iel espère que les plateformes finiront par s’ouvrir davantage aux jeunes réalisateurs et réalisatrices.
Une complémentarité avec l’argent public
Cette difficulté d’accès pour les cinéastes émergents/émergentes pose toutefois une autre question: si les plateformes privilégient les projets portés par des cinéastes déjà établis et susceptibles de toucher un large public, quel peut alors être leur rôle dans l’écosystème plus large du financement du cinéma? Pour Matthias Bürcher, c’est précisément là que la Lex Netflix peut trouver sa complémentarité avec l’argent public. Avec une obligation proche du montant investi chaque année par la Confédération dans l’encouragement du cinéma, la manne est loin d’être négligeable. Si les plateformes financent davantage les projets susceptibles de rencontrer un large public, l’argent public peut être utilisé pour des projets qui correspondent moins à leurs critères, et permettre aux dispositifs publics de prendre davantage de risques.
Vers plus de directives?
Pour Yan Ciszewski, cette réponse n’est pas convaincante. Constatant que les projets de la relève restent déjà fragilisés par les difficultés du financement public, iel estime qu’il serait intéressant de regarder ce qui se fait dans les autres pays européens et de voir dans quelle mesure leurs dispositifs permettent davantage d’orienter les investissements issus de cette nouvelle possibilité de financement. En France, par exemple, les exigences sont beaucoup plus élevées: elles peuvent atteindre jusqu’à 25 % du chiffre d’affaires net, et la réglementation encadre également beaucoup plus précisément la manière dont cet argent doit être investi. Pour l’heure, la philosophie suisse est de laisser les entreprises privées choisir. L’OFC peut analyser les investissements réalisés, mais n’entend pas à ce stade contrôler les choix éditoriaux des plateformes, résume Matthias Bürcher.
Cette liberté explique les premières tendances observées. Les plateformes vont là où elles identifient un public et un potentiel. Reste à savoir si cette logique commerciale suffit à répondre aux besoins d’un paysage cinématographique aussi particulier que celui de la Suisse.
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Journaliste : Emma Thibert
Captation et montage sujet vidéo : Antoine Chapel
Post-production audio : Alexis Raphaeloff
Image fond : La série suisse Tschugger / Sophie Toth
Publié le 25/08/2026
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