Imihigo : l’évaluation des dirigeants
Quel type de société aurions-nous si, tous les ans, nos dirigeants devaient rendre des comptes? S’ils devaient se justifier sur pourquoi leurs promesses n’ont pas été réalisées à 100%? Impossible pensez-vous? Que nenni! C’est plus ou moins le système rwandais. C’est ce que montre Shyaka Kagame dans ce très beau documentaire.
Le réalisateur nous fait suivre trois personnes: Richard, le maire d’un district (l’équivalent d’un canton); Innocent, le chef d’un village de ce district; et Sandrine, une fonctionnaire chargée de la diaspora rwandaise. Les trois ont le devoir, à leur niveau, de mettre en oeuvre le programme Imihigo.
Depuis 2006, ce programme s’attèle à la reconstruction et au développement du pays. Cette idée est venue à la suite du génocide à l’encontre des Tutsis, en 1994.
Il y a d’ailleurs une séquence de commémoration dans le documentaire. Dans un discours émouvant, le maire du district rappelle que le devoir de mémoire est essentiel pour se reconstruire.
Ce devoir se retrouve dans le terme «Imihigo» puisqu’il vient de l’époque pré-coloniale. Il signifie «se fixer un objectif». Le documentaire précise que la notion est associée au déshonneur si la promesse n’est pas atteinte. Le Rwanda puise donc dans son histoire et ses traditions.
Tous les ans, chaque district se fixe des objectifs à atteindre dans plusieurs domaines. Cela peut aller de raccorder des foyers à l’électricité jusqu’à installer une lumière de sécurité sur les portes des maisons. Chaque région et chaque village estime ses besoins. Si les objectifs ne sont pas réalisés, c’est un véritable échec politique.
Le bilan se fait d’ailleurs à la fin de l’année. Une réunion est organisée dans un gigantesque hémicycle. Tous les maires sont présents. Les journalistes et leurs caméras aussi. C’est un événement national.
Projeté sur un écran géant au-dessus de l’assemblée, le Président Rwandais donne le classement des districts. Du premier, au dernier.
Comme à l’école lorsque les profs distribuent les contrôles. Plus ça avance, plus t’es en panique si ton nom n’est toujours pas sorti.
On voit d’ailleurs le visage du maire Richard, perdu au milieu des autres officiels. Il prend des notes sur son calepin. Mais sa concentration trahit son stress. Quel rang occupe sa région? Sera-t-il loué par ses administrés? Ou sera-t-il hué? C’est l’angoisse pour lui.
Le documentaire n’explique pas le programme de manière scolaire. Il ne passe pas tout le film à décrire, étape par étape, le processus que je viens de développer. Le réalisateur nous le fait découvrir au travers de la vie des trois personnages. C’est un procédé intéressant puisqu’il place l’humain au centre du récit. Shyaka Kagame filme comment la société s’articule autour des Imihigo.
Innocent, le chef de village, est le lien avec le peuple. On le suit arpenter des terres agricoles, inspectant les pousses de tomates. On le voit aussi installer une tôle sur le toit d’une maison. Le personnage nous permet de voir concrètement ce que le programme engendre.
Il organise aussi des réunions, sous le soleil, pour recueillir les besoins de la population. Avec lui, on est dehors en compagnie des rwandais et des rwandaises qui se rassemblent et qui discutent. La mise en scène nous fait vivre le processus démocratique dans son essence. Au coeur de la population.
Avec Sandrine et Richard, le documentaire nous emmène plutôt du côté de l’administration et de la politique.
On assiste au côté bureaucratique des Imihigo. Les performances sont auditées. Cela donne lieu à une scène où Sandrine est interrogée par l’un de ces contrôleurs. Il analyse des impressions Excel sur un bout de table. L’un des objectifs de Sandrine était d’organiser des réunions avec des rwandais et des rwandaises de la diaspora. Pour vérifier si l’objectif a été rempli, l’auditeur prend son téléphone et passe un coup fil à l’une des participantes. Il lui demande si elle a bien assisté à l’une des réunions. Le documentaire montre ici la lourdeur du processus, le contrôle froid que ça engendre. Tout est question de statistiques. Et c’est angoissant pour Sandrine. Mais ce sont ces contrôles qui permettent, in fine, de réaliser le classement des districts.
On pourrait dire que c’est quasiment comme dans une entreprise. On évalue les employés en fonction des objectifs fixés. De quoi nous réveiller des PTSD en plein cinéma.
Mais ce n’est pas du tout comme une entreprise. Ils n’évaluent pas ici le peuple mais les dirigeants. Alors que dans une entreprise on évalue les employés, pas les managers.
C’est un renversement de paradigme. Si le chef du canton n’a pas mis en oeuvre ses promesses, il doit se justifier. Parfois démissionner. On jamais vu ça!
Il y a ici une piste démocratique dingue. A brainstorm’ en réu asap!
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