Rock’n’Sobre #51 Le bruit, fléau invisible mais omniprésent
Le bruit, fléau invisible mais omniprésent
En Suisse, le bruit est partout. Invisible mais omniprésent, il affecte la santé et la qualité de vie de centaines de milliers de personnes. Selon l’Office fédéral de l’environnement, l’OFEV, près de 900’000 personnes sont exposées à des niveaux sonores nuisibles, dont 740’000 à cause du trafic routier. Ce fléau, souvent sous-estimé, est pourtant responsable de maladies cardiovasculaires, de troubles du sommeil et même de décès prématurés.
«On estime qu’il y a 450 décès prématurés par an uniquement dus aux maladies cardiovasculaires liées au bruit», explique Afamia Kaddour, conseillère scientifique en promotion de la santé et prévention au service du médecin cantonal à Genève. Si le bruit touche tout le pays, Genève est particulièrement concernée. Avec ses axes routiers saturés, son aéroport international et ses zones urbaines denses, le canton concentre une grande partie des nuisances sonores. Environ 120’000 Genevois·es vivent au-dessus des seuils légaux de bruit, une situation qui soulève des enjeux sanitaires, sociaux et politiques.
Le bruit impacte la santé
Le bruit est un facteur de risque avéré pour des maladies chroniques. L’oreille et le cerveau restent actifs 24h/24. Même durant le sommeil, le système nerveux sympathique réagit aux bruits, libérant des hormones de stress comme le cortisol ou l’adrénaline, accélérant le cœur et contractant les vaisseaux sanguins. Sur le long terme, cela use le système cardiovasculaire. En ce qui concerne le bruit, «c’est le contexte qui est roi, note Afamia Kaddour. Même si c’est psychologique, notre corps est sollicité et va réagir, produisant un impact sur notre santé».
Le risque cardiovasculaire augmente de 6 à 8% pour chaque augmentation de 10 décibels
En plus des 450 décès prématurés par an en Suisse uniquement dus aux maladies cardiovasculaires liées au bruit, la campagne «Journée contre le bruit» confirme que l’exposition chronique au bruit augmente le risque d’hypertension artérielle, d’infarctus du myocarde et d’accident vasculaire cérébral. Et bien que le risque du bruit soit inférieur à celui du tabac (200-300%) ou du cholestérol (80-90%), il reste significatif : «le risque cardiovasculaire augmente de 6 à 8% pour chaque augmentation de 10 décibels» selon Afamia Kaddour.
Le sommeil: victime silencieuse
Une étude de la cohorte CoLaus/PsyCoLaus à Lausanne a démontré que les personnes exposées à un bruit nocturne intense se réveillaient plus fatiguées, indépendamment de l’âge ou du statut socio-économique. Le bruit nocturne empêche la baisse naturelle de la tension artérielle, un marqueur de risque cardiovasculaire élevé. «Le fait d’avoir un sommeil perturbé par le bruit a probablement un impact plus significatif que les bruits que l’on peut avoir pendant la journée» relate José Haba-Rubio, médecin neurologue et spécialiste du sommeil (CHUV).
Impact sur les enfants et le développement cognitif
Les enfants sont particulièrement vulnérables. Le bruit affecte leur développement cognitif, leur apprentissage et leur capacité de rétention. «Les enfants et les élèves qui sont dans des classes à proximité d’axes routiers bruyants apprennent moins bien et retiennent moins bien les choses» relève Thibault Schneeberger, porte-parole d’Actif-trafic. La campagne «Journée contre le bruit» souligne également que le bruit perturbe la concentration et la lecture, affectant directement la réussite scolaire.
Sources de nuisances: Le trafic routier, premier coupable
Le bruit routier est la source de nuisance n°1 en Suisse, touchant 740 000 personnes. Même si à Genève, «c’est le bruit des voisins qui arrive en numéro 1 lorsqu’on demande aux Genevois·es ce qui les gêne le plus, selon un sondage réalisé il y a quelques année», nous révèle Aline Staub Spörri, la directrice du SABRA, Service de l’Air, du Bruit et des Rayonnements non ionisants de l’Office Cantonal de l’Environnement. Le bruit du trafic routier arrive en seconde place, suivi des chantiers, des avions, des appareils style ventilation et climatisation, suivi des trains. Malgré tout, Genève est le premier canton suisse à s’être doté d’un plan bruit validé en janvier 2024, qui repose sur trois axes:
– Travailler sur les ambiances sonores: cartographier le « bon bruit au bon endroit » (parcs, zones calmes vs zones animées).
– Réduire les nuisances: en réduisant la vitesse routière par exemple ou en mettant des revêtements phonoabsorbants sur les routes.
– Communication: guider les citoyen·nes vers les bons interlocuteurs en cas de bruit.
En ce qui concerne la réduction des nuisances liées au bruit routier, Genève souhaite déployer des radars sanctionnant les pics de bruit (seuil potentiel estimé entre 82 et 86 dB), mais la Confédération traine à faire voter la base légale nécessaire, au grand dam d’Aline Staub Spörri. «La Confédération vient de sortir un rapport fin 2025 où elle reconnaît que les, les systèmes sont matures, mais elle met un peu les pieds contre le mur pour faire avancer les bases légales. Et ça, Genève n’accepte pas parce qu’on a besoin de ces radars pour lutter contre les pics de bruit.» Ces pics qu’on entend lorsqu’une personne pousse son moteur. «Parfois, ça réveille un quartier, note Aline Staub Spörri. Et actuellement, la police doit les prendre sur le fait pour pouvoir les sanctionner. Ce qui, vous imaginez bien, demande des moyens qui sont conséquents. Donc, on a besoin des radars et la police cantonale genevoise en particulier, les demande».
La solution des 30 km/h
En attendant, d’autres mesures existent comme les revêtements phono absorbant ou la réduction de la vitesse. «Passer de 50 à 30 km/h diminue la perception du bruit comme si le trafic était réduit de moitié. C’est la mesure la plus efficace et la moins coûteuse, relève Thibault Schneeberger d’Actif Trafic. Et sortons du mythe des voitures électriques qui seraient plus silencieuses que les voitures thermiques. Au-delà de 35-40 km/h, une voiture électrique fait autant de bruit qu’une thermique, car le bruit provient alors du contact pneu/asphalte, et non du moteur».
Le bruit aérien: l’aéroport de Genève
Au niveau de l’aéroport, le bruit créé aussi beaucoup de nuisances. «On a installé des micros qui contrôlent les décibels, nous explique Claude Piotton de l’ARAG, l’Association des Riverain de l’Aéroport de Genève. On a un site internet qui donne tous les avions qui décollent et qui, atterrissent. On constate qu’il y a encore des avions qui font énormément de bruit surtout vers six heures du matin. Et le soir, normalement, ils devraient terminer vers dix heures et demie, mais ça va jusqu’à minuit et demie.» Dans son rapport Durabilité 2024, Genève Aéroport explique sa politique pour réduire les nuisances sonores d’ici 2030. Parmi les mesures phares, on peut lire la limitation des décollages après 22h (sauf pour trois vols long-courriers), l’introduction d’un système de quotas avec des redevances dissuasives pour les vols retardés, et des incitations financières pour l’utilisation d’avions modernes et moins bruyants. Enfin, toujours selon ce rapport, l’aéroport déclare favoriser des approches de descente continue pour réduire le bruit des avions en approche et affirme maintenir un dialogue actif avec les riverains via des commissions et des séances d’information. Tout beau, tout rose alors ? « Pas vraiment, nous explique Claude Piotton on est partie prenante de la commission des nuisances de l’aéroport qui est sous l’égide de madame Fontanet. Nous avons deux représentants, mais malheureusement, on est très mal écoutés. (…) On est le pot de terre contre le pot de fer », regrette t-il, déplorant particulièrement le manque de dialogue en ce qui concerne les nuisances sonores.
Le dilemme climatique et le nouvel assouplissement légal
De plus, un paradoxe s’installe avec le réchauffement climatique. « Les habitant·es doivent choisir entre ouvrir les fenêtres et subir le bruit ou les fermer et souffrir de la chaleur », relèvent plusieurs intervenant·es que nous avons rencontré dans ce Rock’n’Sobre. Plus inquiétant encore, à partir de ce 1er avril 2026, une révision de la loi sur la protection de l’environnement (LPE) et de l’ordonnance sur la protection contre le bruit (OPB) permettra de construire des logements dans des zones exposées au bruit, sous certaines conditions. Si les valeurs limites de bruit ne peuvent être respectées, des dérogations seront possibles à condition par exemple, d’installer des systèmes de ventilation ou de climatisation. Ces assouplissements visent à encourager l’urbanisation dans les zones déjà bâties, mais suscitent des inquiétudes quant à la qualité de vie des habitants dans des secteurs bruyants. «Vous vivrez dans des appartements conformes, mais vous ne devrez pas ouvrir les fenêtres» ironise Aline Staub-Spörri.
Le bruit: une prise de conscience nécessaire
Ces contradictions illustrent la complexité du problème. Comme le souligne Afamia Kaddour, «la santé doit être intégrée à toutes les politiques publiques», car on ne peut plus opposer aujourd’hui urbanisation, climat et tranquillité. Le 29 avril, la Journée mondiale contre le bruit sera l’occasion de rappeler que ces choix ont un coût humain.
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Intervenant·es : Afamia Kaddour, José Haba-Rubio, Thibault Schneeberger, Claude Piotton, Aline Staub Spörri
Journaliste : Karine Pollien
Production : Charles Menger, Alexis Raphaeloff
Réalisation : Léo
Crédit photo : Karine Pollien, Pixabay, Depositphoto
Première diffusion antenne : 30 mars 2026
Mise en ligne : Valérie
Publié le 1er avril 2026
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Ce programme a été réalisé avec le soutien de la Ville de Genève et du département du territoire, République et canton de Genève.
Un contenu à retrouver également sur l'application PlayPodcast



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