Rock’n’Sobre #49 La rénovation, le climat et le social
La rénovation, le climat et le social
À Genève, la transition énergétique ne se joue pas seulement sur les bus électriques ou les pistes cyclables. Elle se joue aussi – et surtout – derrière les façades, dans les caves, sous les toits. En effet, le bâti représente environ la moitié de la consommation énergétique du canton… Et quand on veut réduire de 60% nos émissions en CO2 d’ici 2030, on finit forcément par regarder les immeubles dans les yeux, et par leur dire : on va te refaire une beauté… thermique. La rénovation devient alors un levier massif. Mais aussi un sujet explosif, parce qu’elle touche au logement, aux loyers et au droit de rester chez soi.
“A Genève, l’objectif c’est consommer moins et mieux, nous rappelle Cédric Petitjean directeur de l’OCEN, l’Office Cantonal de l’Energie. Le consommer mieux, c’est sortir du fossile, décarboner la chaleur (Lien Rock’n’Sobre sur le chauffage). Le consommer moins c’est la rénovation. Cette logique s’inscrit dans le plan directeur cantonal. D’un côté on réduit les besoins, de l’autre, on remplace mazout et gaz par pompes à chaleur, solaire, etc. »
L’outil-clé : l’IDC, le seuil de dépense de chaleur
Pour savoir qui doit faire quoi, Genève s’appuie sur l’Indice de dépense de chaleur (IDC). Il mesure l’énergie consommée pour le chauffage et l’eau chaude, exprimée notamment en méga joules par mètre carré et par an (MJ / m² / an) : plus le chiffre est élevé, plus le bâtiment utilise de l’énergie pour rester chaud.
Le seuil cantonal est fixé à 450 MJ/m²/an. Au-dessus, le propriétaire doit prendre des mesures pour redescendre. Mais, quand ce dépassement est jugé “significatif”, l’administration peut ordonner des travaux via une décision administrative. La planification est progressive : aujourd’hui, tous les bâtiments supérieurs à 800 MJ/m²/an, doivent entreprendre des travaux de rénovation. Cette règle des 800 MJ/m²/an s’applique jusqu’à fin 2026, puis ce sera supérieur à 650 dès 2027, et supérieur à 550 dès 2031.
En clair: le Canton de Genève met la pression sur les passoires thermiques, avec un calendrier qui se resserre. La stratégie, vous l’avez comprise: on commence par les pires gouffres, puis on élargit le filet.
La carotte : 500 millions, et un effet de levier assumé
Pour accélérer et viser 2,5% de rénovations par an en 2030 plutôt qu’environ 1% aujourd’hui, l’État ne brandit pas que le bâton. Une carotte a été voté. En mars 2024, le Grand Conseil a validé un crédit exceptionnel de 500 millions pour la rénovation énergétique du parc bâti, issu d’un accord signé le 5 février 2024 avec une quinzaine d’associations partenaires.
Cette incitation financière pousse aussi vers des rénovations plus ambitieuses que le strict minimum : aller plutôt vers 250–300 MJ/m²/an que seulement passer sous 450. Et là, les incitations se multiplient : subventions, accès à des avantages fiscaux selon les cas.
« Le levier financier, c’est le nerf de la guerre ». Dario Santandrea, directeur et fondateur d’I-NEEA, nous le dit sans détour. Sans subventions, beaucoup de projets restent sur le papier. Avec, ils passent en chantier.
Nous retrouvons cet expert, spécialisé dans la transition énergétique et l’efficacité énergétique des bâtiments, route de Drize à Carouge. Le décor : trois immeubles résidentiels collectifs en béton armé, en briques, datant de la fin des années 90. « À l’époque, c’était ok, nous explique-t-il, mais aujourd’hui, c’est classé E. L’objectif : passer de la classe E à la classe B » Comment ? avec un package bien ficelé correspondant à des milliers de chantiers de rénovation :
• rénovation des façades (et chasse aux ponts thermiques)
• réfection de la toiture
• isolation des sous-sols froids
• remplacement complet des fenêtres (triple vitrage)
• et évidemment : sortie du gaz pour la production de chaleur et d’eau chaude
Matériaux : stop au pétrole, place au local
Le tout en privilégiant des matériaux d’isolation le plus propres possible et locaux comme la laine de roche fabriquée dans les Grisons. « En faisant tous ces travaux, reprend Dario Santandrea, on sera bien en dessous de 200 MJ par année, c’est-à-dire: un bâtiment qui va être bien pour les prochains 40 ans ».
Justement en ce qui concerne les matériaux locaux, parlons du bois. La Suisse dispose d’un potentiel annuel d’environ 3 millions de m³ de bois exploitable… « Le bois présente de nombreux avantages pour la rénovation » témoigne Lucie Mérigeaux, ingénieure et responsable du service technique de l’office romand de l’association Lignum, l’association faîtière du secteur forestier et du bois en Suisse. Comme la rénovation rapide par rhabillage du bâtiment avec une enveloppe en ossature bois préfabriquée. Les modules arrivent prêts, l’isolation est déjà intégrée, engendrant un chantier qui peut être très court. « De plus, le bois est facile à adapter à différents projets » ajoute-t-elle. Bonus pour cette ingénieure: « le bois stocke du CO₂ et demande souvent moins d’énergie grise que des solutions plus lourdes ».
Peut-on aller encore plus loin ? Nous sortons du Canton de Genève pour aller en direction Bex. Nous rencontrons Sylvain Bastino de Bio-rénovation qui vient de terminer la rénovation d’une ancienne ferme de 1888 pour y vivre avec sa famille. « C’est une maison autonome », relate-t-il. L’ancienne ferme est située en pleine forêt, elle est dotée de panneaux solaires, d’une chaudière au bois pour l’eau chaude et le chauffage, d’une mini station d’épuration autonome. « Les murs sont recouverts de chaux pour qu’ils puissent respirer » ajoute cet entrepreneur. A part du soleil, du bois qu’il trouve autour de lui, cette maison n’a besoin de rien d’autre pour « fonctionner ». Mais serait-ce possible de faire ce genre de rénovation dans des immeubles d’habitation à Genève? « Non, je ne crois pas, résume Sylvain, il faudrait construire comme ça dès la base ».
Décarboner… sans déloger
Retour dans le canton de Genève. Mi-janvier, la régie Naef, agissant pour le compte de la Caisse de pension de Bâle-Ville, a résilié les baux d’une centaine de locataires et de commerces d’un immeuble du boulevard Carl-Vogt, invoquant une rénovation énergétique. L’affaire a immédiatement suscité un tollé, notamment du côté de l’Asloca, l’assocation de défense des locataires.
Pour le juriste Christian Dandrès de l’Asloca que nous avons rencontré, ces congés massifs ne relèvent pas seulement de la transition énergétique, mais d’une logique spéculative : vider les immeubles, les rénover, puis les relouer à des loyers plus élevés, en contournant l’esprit de la loi censée protéger le parc abordable. « C’est du greenwashing, nous dit-il. L’argument écologique ne doit pas servir de prétexte ». Selon lui, le canton dispose pourtant d’outils juridiques pour empêcher ce type de pratiques — encore faut-il les utiliser. Il met en garde : sans intervention claire, Genève pourrait connaître une évolution similaire à celle observée à Zurich, où des milliers de ménages ont été évincés ces dernières années.
Dans ce contexte tendu, la section genevoise de l’Union suisse des professionnels de l’immobilier (USPI) a annoncé, ce 11 février, l’adoption d’une charte recommandant de limiter autant que possible les résiliations lors de grands travaux. Un signal, certes. Mais le fond du problème reste entier : comment accélérer la transition énergétique sans affaiblir encore le droit au logement, dans un marché déjà sous forte pression ?
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Intervenant·es : Cédric Petitjean, Sylvain Bastino, Dario Santandrea, Lucie Mérigeaux, Christian Dandrès
Journaliste : Karine Pollien
Production : Charles Menger, Alexis Raphaeloff
Réalisation : Léo
Crédits photos : Karine Pollien
Première diffusion antenne : 9 et 16 février 2026
Mise en ligne : Valérie
Publié le 18 février 2026
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Ce programme a été réalisé avec le soutien de la Ville de Genève et du département du territoire, République et canton de Genève.
Un contenu à retrouver également sur l'application PlayPodcast



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