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CinemaÉcransLa Quotidienne

Les chasseresses : nature et domination

Nicolas | 19 octobre 2026

La semaine passée je vous parlais d’un conflit entre des agriculteurs et des chasseurs. Cette semaine, je vous parle de chasseresses.
On est en pleine saison. Les restaurants proposent tous, à leurs cartes, des petits gibiers accompagnés de fruits rouges. Les cinémas mettent donc au menu des films traitant du sujet. Le septième art suit le rythme de la chasse. C’est la beauté de la nature.

«Les chasseresses», de Christelle Jornod et Amélie Bargetzi, est un documentaire qui souhaite montrer la vie de quatre femmes pratiquant la chasse en Valais. Dans le dossier de presse figure une volonté: rendre compte de la place de ces femmes dans un milieu dominé par les hommes.
La chasse est, en partie, un lieu de domination. L’homme apprivoise la nature pour surpasser l’animal. Il se planque derrière des feuillages. Il attend des heures dans la neige. Il utilise des armes à feu pour asseoir sa puissance. La mise à mort est la conséquence de cette pratique virile.

Les femmes ont, a priori, peu de place dans ce truc de mecs. Elles sont d’ailleurs peu représentées dans ce milieu. C’est cette position que souhaite interroger le documentaire. Comment être une femme et une chasseresse? Comment prendre sa place parmi tous ces mâles?
Un sujet très intéressant.

Mais le résultat final ne traite pas de ces problématiques. Il y a d’autres choses, j’y reviendrai, mais ce questionnement spécifique au genre me paraît absent. Et je me suis posé une question: pourquoi un film n’est pas toujours le résultat des intentions de son auteur ou de son autrice?
Aussi simple que ma réflexion puisse paraître, une oeuvre n’est pas seulement ce qu’a voulu dire son créateur. C’est l’ajustement qui existe entre sa pensée et toutes les étapes de la conception. Au cinéma, l’oeuvre est la somme de dizaines d’intervenants. Du réalisateur à la production, en passant par les acteurs et la salle de montage. Le matériel utilisé contraint aussi les possibilités.
Enfin, le public, sorti du cinéma, interprète l’oeuvre à sa sauce. Il y a beaucoup de gens plus intelligents que moi qui ont déjà parlé de tout ça. D’Umberto Eco dans «les limites de l’interprétation» au concept de la mort de l’auteur, de Roland Barthes, pour ne citer que ces deux-là.

Pour en revenir à nos marmottes, un documentaire est d’autant plus sujet au remaniement qu’il présente le réel.
En tout cas, une vision de celui-ci. En plus des éléments que j’ai cités au-dessus, les intentions de départ se frottent à ce qui se passe vraiment lors du tournage. On ne décide pas à l’avance des événements. Les réalisatrices ne peuvent pas dicter un comportement ou une parole.
En plus de cela, les personnages se savent filmés. Il y a une caméra face à eux lorsqu’ils prennent l’apéro au bord de la route. La réalité peut être amoindrie. Pour mettre en lumière la solitude de ces femmes et le sexisme qui les entoure, il faut que tout cela soit visible au moment du tournage. Ou que le montage le mette en scène.

Dans «Les chasseresses», ce n’est pas là-dessus que le film s’attarde. Hormis le fait que les protagonistes soient des femmes, la question du genre est peu mise en avant. C’est autre chose qui finit par émerger.
Le documentaire se concentre essentiellement sur la préparation et l’attente de la pratique. Si vous avez déjà pêché avec votre père, vous savez que la prise d’un poisson ne constitue que 1% du travail. Le reste, c’est se lever à 4h du matin, mettre des vers de terre sur un hameçon et attendre des heures. Puis, se faire gueuler dessus quand on accroche la corde dans un arbre ou un rocher. La chasse, c’est pareil.

Le film montre surtout ces femmes se préparer et attendre. Il y a tout un passage où l’une d’elles est posée dans la neige, avec son fusil à lunette. Les réalisatrices prennent leur temps pour montrer la nature. C’est lorsqu’elles mettent en scène la pratique que le documentaire prend son envol. La caméra surplombe le brouillard glissant sur les montagnes. Avec la chasseresse, on entend le bruit du vent taper dans les feuilles des arbres. Avant le meurtre, il y a seulement le son du craquement des brindilles. Après le coup de fusil, on la voit vider l’animal. Les entrailles sont sorties à mains nues. C’est un moment assez gore. C’est la réalité.
Les deux réalisatrices touchent là quelque chose d’intéressant. Le paradoxe de la chasse. C’est une communion avec la nature qui s’arrête brusquement sur une détonation.

C’est quand il prend son temps que le documentaire se distingue. Malheureusement, je pense qu’il se perd à vouloir montrer quatre vies de femmes. Il ne dure qu’1h20. Il est difficile de creuser une thématique en accordant 20min par protagoniste. L’une d’elles travaille également dans le médical. On sent que le documentaire souhaite parler de cette double vie. Il devrait. Mais, il n’a pas le temps d’approfondir. Il faut montrer la deuxième protagoniste qui essaie de transmettre sa passion de la chasse à sa fille. Là encore, on a envie de suivre cette transmission familiale. Mais il faut rendre visite à encore deux autres chasseresses.
C’est peut-être aussi l’une des causes qui font que certains postulats de base n’ont pas pu voir le jour. Il y a trop de personnages et donc trop de vies et de sujets à traiter. Chacune de ces femmes a un parcours unique, des ambitions propres. Peut-être que le documentaire aurait dû durer une heure de plus. Je ne sais pas s’il y a eu des contraintes de production ou si cette durée était simplement voulue. C’est en tout cas dommage car j’imagine que le documentaire avait les moyens de ses ambitions. Il y a du talent à la réalisation et de très belles séquences. On reste malheureusement un peu en surface.

Parfois, pour une multitude de raisons, une oeuvre ne correspond pas totalement à la volonté de la personne qui la donne au monde. C’est autre chose qui naît. C’est le hasard de la vie. C’est la beauté de la nature.

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Chroniqueur: Nicolas

Animation: Lionel

Réalisation: Chloé

 et Marlon
Première diffusion antenne: 15 octobre 2026

Crédits photos : Box Productions

Un contenu à retrouver également sur l'application PlayPodcast

Une publication de Nicolas


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