Rock’n’Sobre #53 La sobriété au Festival Explore Demain
La sobriété vue par le Festival Explore Demain
Alors que le Festival Explore Demain investit la Salle communale de Plainpalais, le quartier des Nations ou le Pavillon Sicli, du 2 au 9 mai 2026, une question traverse les ateliers et les tables rondes: comment vivre mieux avec moins? Autrement dit, comment explorer toutes les facettes de la sobriété pour aller vers un monde plus durable? Si la sobriété est souvent présentée comme une évidence morale, dans la réalité, elle pose souvent une question sous-jacente fondamentale: la sobriété doit-elle être un projet de société ou un palliatif aux carences du système actuel? Que veut-on finalement pour notre société?
«La sobriété n’est pas la privation», explique Nicolas Walder, conseiller d’Etat, chef du Département du Territoire. Pour le politique, il s’agit d’une approche collective visant à optimiser la consommation pour éviter la surconsommation d’espace ou de biens, sans réduire la qualité de vie. C’est un choix de «juste consommation» : préférer un massage ou un livre relu plusieurs fois à l’achat d’un objet inutile. Cette vision rejoint celle de Marlyne Sahakian, professeure de sociologie à l’Université de Genève, qui a théorisé les «couloirs de consommation», un concept pour organiser la société de manière juste et durable.
Pour bien comprendre ce concept, imaginez un couloir avec deux murs:
– Le mur du bas, le plancher, représente le minimum vital: Tout le monde a le droit d’accéder à ce qui est essentiel pour vivre une «bonne vie» (se sentir protégé, avoir une voix, se nourrir, etc). Personne ne doit être en dessous.
– Le mur du haut, le plafond, incarne la limite maximale: Personne ne doit consommer au-delà d’un certain seuil, car cette surconsommation prive les autres de leurs besoins ou détruit la planète.
L’idée centrale de ces couloirs de consommation: la liberté de consommer s’arrête là où elle commence à nuire à la capacité des autres de vivre dignement. Ce n’est pas une privation, mais un contrat social qui garantit que chacun a assez, sans que personne n’ait trop. «Derrière ce concept, il y a vraiment une notion de réfléchir collectivement, en partant du besoin. Quel est le besoin?» commente Marlyne Sahakian. On part du besoin de bien-être collectivement, on le définit ensemble, on définit les limites et ensuite, on met tout en œuvre pour répondre à ce besoin collectif.
Le lien avec la sobriété? «On ne parle pas de micro-gestes individuels, mais de réorganiser la société», explique Marlyne Sahakian. La sobriété devient ainsi dans ces couloirs de consommation, un nouveau contrat social, où l’objectif n’est plus d’accroitre le PIB, mais la satisfaction des besoins humains dans le respect des limites planétaires et de la justice sociale.
Le logement: un laboratoire de la sobriété
Si la théorie de la sobriété est séduisante, comment l’appliquer concrètement? À Genève, le logement est le terrain d’expérimentation privilégié. Avec «14 000 appartements en sous-occupation estimés dans le canton» relève Virginie Keller, responsable du programme «1h par m2» à l’UniGE, la question de l’espace est centrale. Ce programme, fondé en 2016, permet à des étudiant·es de loger gratuitement chez des seniors ou des familles en échange de quelques heures de services par semaine. «Pour qu’il y ait sobriété, il faut qu’il y ait partage» relate Virginie Keller. Le partage ici, c’est l’espace. Mais cela va plus loin. Ce n’est pas qu’un simple échange de services, quelques m2 contre faire des courses ou tenir compagnie… Comme le raconte Berisa Benelmouffok, une hôtesse de 85 ans qui héberge Dina, une étudiante canadienne, c’est un véritable lien humain qui se crée. «Elle avait besoin d’être acceptée, pas de rester étrangère», témoigne Berisa Benelmouffok qui a senti chez Dina, le besoin d’être acceptée et se sentir en sécurité pour étudier sereinement. « J’ai senti que je pouvais lui apporter ça » explique l’hôtesse. « Ça nous donne un peu de sécurité (…) et c’est aussi la meilleure façon de s’intégrer dans ce programme » relate Dina qui bénéficie au côté de son hôtesse d’une découverte accélérée de Genève, son histoire et ses traditions. «C’est vraiment un troc d’attention, résume Virginie Keller. La personne âgée s’occupe de l’étudiant et l’étudiant s’occupe de la personne. (…) C’est de la chaleur humaine !» Tout en étant une réponse directe à la crise du logement, à la surconsommation d’espace, aux prix excessifs des loyers.
Et la sobriété énergétique dans tout cela?
Forcément elle passe aussi par le logement (voir sujet dans Rock’n sobre) Avec l’objectif de réduire de 60% nos émissions en CO2 d’ici 2030 dans le canton de Genève, la neutralité carbone en 2050, la consommation énergétique qui passe par les bâtiments est un enjeu de masse. Retour au Département du Territoire. Nicolas Walder le martèle «il ne faut pas opposer les rénovations énergétiques aux expulsions». Pour lui, la sobriété énergétique des bâtiments, qui passe par 1 milliard de francs votés pour rénover 1 700 bâtiments de l’État, doit s’accompagner d’une justice sociale: «Ce n’est pas aux plus précaires de payer la facture énergétique». Une question encore en suspens dans le canton de Genève, où on a encore en tête la centaine de locataires rue Carl Vogt, expulsés de leur logement suite à un projet de rénovation en 2025.
Justice sociale et limites: le cœur du débat
La sobriété ne peut être qu’une question de choix individuels. Marlyne Sahakian insiste: «Il faut que la société durable et juste soit la posture de défaut». On ne peut pas demander à un individu de faire des choix éthiques si le système ne le facilite pas. C’est ici que la notion de justice sociale devient incontournable. Nicolas Walder rappelle que «le 1% des citoyens les plus fortunés consomme largement plus que les 50% les plus modestes». La sobriété exige que les plus aisés réduisent leur empreinte pour laisser de la place aux besoins essentiels des autres. Contrairement à l’économie circulaire qui peut parfois servir le «business as usual» (recycler sans réduire), les couloirs de consommation imposent une limite supérieure. «Il ne faut pas que les couloirs nous mènent à pousser encore plus bas le bas», prévient Marlyne Sahakian. La sobriété doit concerner les limites maximales de consommation des plus riches autant que les minima des plus pauvres.
Explore Demain: le laboratoire citoyen
Le Festival Explore Demain propose donc plusieurs ateliers, tables rondes et évènements pour réfléchir à cette question de la Sobriété et de ses enjeux. A noter par exemple, la journée du 5 mai avec un atelier «Imaginer ensemble des futurs alliant sobriété et bien-être à Genève» animé par Marlyne Sahakian avec les SIG et la Direction de la durabilité, cet atelier travaille sur l’articulation entre bien-être, limites et processus participatifs. Une table ronde dans la foulée de cet atelier «Vivre mieux avec moins. Oui, mais comment?» avec Patricia Bideaux, présidente d’AgriGenève, Sophie Buchs, directrice de Caritas, Thierry Gaudreau, directeur de l’énergie et écologie industrielle au SIG, Virginie Keller et Nicolas Walder viendra compléter la réflexion. A découvrir aussi des expositions comme «Écoute demain» et «Parenthèses arctiques» sur la recherche polaire ainsi que d’autres propositions, comme Net’Léman, des balades ou des rencontres avec des guests telles Camille Etienne. Bref, le Festival Explore Demain veut cette année investiguer les multifacettes de la sobriété en offrant la possibilité, du 2 au 9 mai 2026, de sortir la «tête du mur» pour imaginer un monde où la consommation et notre façon de vivre se réinvente. Comme le résume Marlyne Sahakian: «Si on regarde la planète Terre de l’espace, qu’est-ce qu’on trouverait ridicule?» Les réponses à suivre sûrement, lors de cet évènement.
Radio Vostok est en partenariat avec le festival Explore.
![]()
_
Intervenant·es : Marlyne Sahakian, Virginie Keller, Dina et Berisa Benelmouffok, Nicolas Walder
Journaliste : Karine Pollien
Production : Charles et Alexis
Crédits photos : Karine
Réalisation : Leo
Mise en ligne : Valérie
1ère diffusion antenne : 20 avril 2026
Publié le 22 avril 2026
---
Ce programme a été réalisé avec le soutien de la Ville de Genève et du département du territoire, République et canton de Genève.
Un contenu à retrouver également sur l'application PlayPodcast



Commentaires
Pas encore de commentaire pour cet article.