Shanghai sous les néons de Wong Kar-wai
Treize ans qu’on ne l’avait pas vu sur des plateaux de tournage. On le pensait parti à la retraite pour de bon, redevenu incognito derrière ses célèbres lunettes de soleil. Surprise, en 2023, le Hongkongais Wong Kar Wai, à qui l’on doit entre autres In the Mood for Love fait son grand retour et signe avec la série Blossoms Shanghai sa toute première incursion dans le petit écran. Sortie en Chine dans un premier temps, on doit son arrivée en Europe à la plateforme des ultra-cinéphiles, MUBI. Pour l’instant, 10 des 30 épisodes sont disponibles. MUBI prévoit de diffuser les 10 suivants fin mars et les 10 derniers, fin avril.
«Il faut 1h pour gravir l’Empire State Building, 8,8 secondes pour le descendre en sautant. C’est ça le marché financier.» Voilà ce qu’il faudra retenir de Blossoms Shanghai, dont est tirée cette citation. Inspirée d’un roman écrit en 2012 par Jin Yucheng, la série retrace l’essor économique fulgurant de Shanghai dans les années 90. À cette époque, la bourse de la ville vient tout juste d’ouvrir et promet à ceux qui savent saisir l’occasion des fortunes aussi rapides que vertigineuses. On y suit l’ascension d’Ah Bao, un jeune homme ambitieux épaulé par son mentor, Oncle Ye, une sorte d’énigmatique vieux sage des affaires.
Grâce à ce dernier, le voilà devenu Monsieur Bao, un riche et charismatique Gatsby, autour duquel gravitent plusieurs femmes souhaitant profiter de sa réussite… ou la faire chuter. Mais comme la richesse ne vient jamais seule, Monsieur Bao se confronte à des ennemis silencieux, jusqu’à voir sa vie menacée. C’est donc tout un moment charnière de l’histoire chinoise qui se dessine, raconté depuis un microcosme lié par l’appât du gain.
En revanche, si je n’y connais rien en cotation boursière, c’est une véritable masterclass esthétique. La photographie est splendide et les costumes, faits de satin, de fourrure et de diamants, sont parfaitement conçus: à la fois magnifiques, mais teintés de ce côté un peu trop clinquant caractéristique des nouveaux riches.
L’histoire prend place en grande partie dans deux lieux principaux. Une suite élégante et sobre de l’Hôtel de la Paix, filmée avec des tonalités sombres et froides. Et la très animée rue Huanghe, réputée pour ses restaurants et sa vie nocturne, où tout n’est que néon, couleurs vives et étincelles. Ancien temple de la nouvelle élite financière, ce lieu emblématique ressuscite sous nos yeux grâce à un studio de plus de 30’000 mètres carrés.
Le réalisateur joue avec les contrastes et les miroirs, notamment via ces plans où les protagonistes se toisent d’un air menaçant à travers des fenêtres d’immeubles. Une image déjà vue cent fois, mais personne ne la réalise aussi bien que Wong Kar-wai.
Il ne lésine d’ailleurs pas sur les effets: ralentis, longs travellings et ellipses habillent Blossoms Shanghai de façon presque obsessionnelle, prenant parfois le pas sur la narration. Toujours est-il que l’image est si belle que le monde réel semble vraiment terne quand on enlève le filtre Wong Kar-wai de nos yeux. Il y a quelque chose de complètement fascinant dans l’univers proposé qui me donne envie d’y rester. Mais d’un autre côté, je ne comprends pas très bien ce que le réalisateur cherche à nous raconter. Pour une néophyte comme moi, c’est un milieu assez peu passionnant et je manque cruellement de repères dans les dialogues très axés sur la finance.
Là où Blossoms Shanghai me fait souvent penser à la série Succession – d’ailleurs, écoutez les deux génériques, ils sont étonnamment semblables – les personnages sont malheureusement beaucoup plus lisses chez le réalisateur chinois. Tout le monde est très beau et empreint d’un charisme indiscutable, mais on peine à s’y attacher et à comprendre réellement leurs intentions ou leurs émotions. Il y a bien une forme de critique qui montre comment l’avidité peut nous perdre, mais ça manque encore de relief et valorise sans véritable nuance le cliché du self-made man.
Après, c’est peut-être ça, la critique de Blossoms Shanghai: voir le capitalisme comme un détraqueur qui aspire ton âme pour ne laisser plus qu’une façade de faux sourires.
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Chronique : Judith
Animation : Lionel
Réalisation : Noé
Première diffusion antenne : 10 mars 2026
Crédits photos : MUBI
Publié le 19 mars 2026
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