A pied d’oeuvre ou le récit d’une quête artistique absolue
Aujourd’hui on parle du nouveau film de l’actrice, scénariste et donc réalisatrice Valérie Donzelli. Parmi ses films les plus connus on peut citer notamment la Guerre est déclarée et plus récemment l’Amour et les forêts avec Virginie Efira et Melvid Poupaud. Elle revient aujourd’hui avec le film A pied d’oeuvre, qui traite de la situation et du statut de l’artiste aujourd’hui et plus précisément de l’écrivain. À pied d’œuvre est ainsi l’adaptation d’un récit autobiographique de Franck Courtès paru en 2023. Le film suit l’histoire de Paul, un photographe parisien reconnu qui décide à la quarantaine de quitter une carrière bien établie et sa vie confortable pour se consacrer entièrement à l’écriture, espérant réaliser son rêve littéraire. Dès le début, Le film rentre dans le vif du sujet, Paul a déjà publié trois livres et l’on comprend que toutes ses économies ont été englouties pendant cette période. En parallèle, on apprend que sa vie familiale a également morflé, on observe ainsi les derniers soubresauts de sa séparation avec sa femme avec le déménagement de celle-ci. Enfin ses parents s’interrogent – le mot est faible- sur le choix fait par leur fils au regard de la situation financière dans laquelle il se trouve.
Plus rien dans la tirelire, pas de chômage, et des ventes de livre ne lui permettant pas d’en vivre – à peine 2 ou 3 centaines d’euros par mois. Paul est au pied du mur. Le film démarre là quand faute d’économies, il cherche des alternatives pour réussir à survire et écrire malgré tout. Il vend ses derniers biens de valeur (adieu le petit Vespa), squatte un appart d’amis, et décide de trouver des petits boulots payés au lance pierre via une application de jobbing. Concrètement c’est une plateforme mettant en relation des particuliers qui ont besoin de petits services tels que du bricolage, du ménage, du jardinage avec des personnes qualifiées ou non – des jobbeurs. Dans l’esprit initial ça se veut collaboratif et plutôt sympathique, dans la réalité c’est une ubérisation des services qui poussent les gens à travailler pour pas grand-chose afin de décrocher des petits contrats : par exemple 20 euros ou 20 chf pour tondre (pour 3h de boulot).
Le film décrit très bien les petits boulots de jobbing, leurs difficultés physiques, la compétition entre différents jobbers et l’opprobre ou l’incompréhension sociale de vivre cela la quarantaine passée alors que l’on est censé à cet âge avoir construit quelque chose et se trouver dans une situation stable. Or Paul, seul et contre tous, s’obstine à se réaliser en tant qu’écrivain malgré toutes ces difficultés. Le film montre avec finesse et sans pathos les sacrifices qu’il fait : sa vie perso – il ne voit plus ses enfants, ne peut plus les accueillir, il a zéro vie sociale, il fait zéro rencontres, sans compter des conditions de vie qui se dégradent à la vitesse grand V. Dans l’impossibilité de louer un appart, il se trouve obligé de squatter dans un souplex (c’est à dire une cave avec une fenêtre). Par ailler il faut aussi compter avec les douleurs, les problèmes physiques tout en étant bien sûr dans l’incapacité d’arrêter car sinon il n’aura rien à manger. Le film montre aussi la pression de l’algorithme de l’application qui oblige les jobbeurs à une forme de soumission totale face à une appréciation subjective et parfois inique des clients.
C’est la beauté de ce film et ce qui le rend lumineux, la nécessité pour cet homme de créer tel qu’il l’entend et à n’importe quel prix. Il y a un côté moine soldat chez ce Paul que l’on retrouve chez pas mal d’artistes – on pourrait notamment citer Constance Debré par exemple qui a tout quitté pour écrire : son métier d’avocate, sa famille, voire son enfant. On en parlait récemment pour le film Love me tender. Paul est dans une quête d’absolu qui rend ses problèmes matériels presque secondaires. Le film n’arrive pas toujours à matérialiser ces moments où il écrit – je dirais malgré tout – mais cela n’amoindrit pas vraiment le récit car l’enjeu est ailleurs dans tout ce que son choix lui fait endurer. Et Paul reste là, calme, presque imperturbable. Valérie Donzelli parvient à faire ressentir la force intérieure de Paul, force qui va lui permettre de ne pas uniquement subir cette adversité mais également de se nourrir d’elle.
A pied d’œuvre est un bon film c’est un fait, pas un très grand film mais un bon film et c’est déjà pas mal. On y trouve une histoire bien ficelée, une réalisation maitrisée et fine, un sujet intéressant et des acteurs, surtout un acteur totalement en symbiose avec son personnage. J’ai tout de même de petites réserves pour le film – de deux ordres : d’une part un certain manque d’intensité, même si on ne s’ennuie jamais, niveau émotions ou mise en scène, ce n’est pas d’une puissance folle, c’est un poil plat. La seconde réserve que je pourrais avoir c’est le choix de Bastien Bouillon car il censé dans le film avoir comme enfants deux jeunes adultes de 20 ans ; or je ne sais pas si c’est le maquillage ou la lumière du film mais il a un côté estudiantin presque juvénile dans le film. C’est un détail clairement mais ça m’a un peu gêné dans sa relation avec ses enfants, qui la rend pour moi un peu moins crédible. Mais mise à part ça le film est plaisant à regarder le récit avance bien, c’est émouvant sans être pathos et en plus même sans être artiste on peut tous se retrouver dans ce personnage qui choisit à un moment de sa vie son épanouissement personnel plutôt qu’un certain confort. C’est la réussite du film à mon sens : Valérie Donzelli a réussi ce paradoxe assez fou : d’une part à démystifier l’image de l’artiste intransigeant un peu maudit tout en donnant au statut d’artiste une portée et une universalité encore plus grande : l’artiste n’est ni jeune ni vieux par nature, ni heureux ou malheureux dans la pauvreté, finalement l’artiste c’est celui qui se réalise quitte à se sacrifier lui-même.
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Animateur : Lionel
Chroniqueur : Johan
Réalisateurs : Léo, Eva
Crédits Photos : Pitchipoï Productions
Date de publication : 09.02.2026
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