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Bleue comme une orangeCultureThéâtre

Rencontre avec l’équipe théâtrale de « Contractions »

Pierre | 10 juillet 2023

Contractions de Mike Bartlett Traduction : Kelly Rivière. du 14 au 29 juillet 23 THÉÂTRE CÆCILIA – GENEVE
Avec Mariama Sylla (La Manager) et Marie Wyler (Emma) Mise en scène et costumes : Elidan Arzoni
Convoquée à plusieurs reprises dans le bureau de sa supérieure hiérarchique, Emma, une jeune employée, va être soumise à une série d’interrogations de plus en plus serrées sur les aspects les plus intimes de sa vie privée et ses relations avec ses collègues. Dans cette entreprise multinationale, les employés sont dans l’obligation de signer un contrat où il est fait mention qu’ils ne doivent pas s’engager dans une relation amoureuse ou sexuelle avec un autre employé sans en informer au préalable la direction. Cet article du contrat est le point de départ d’une spirale infernale. Dans Contractions (crée en 2008 au Royal Court Theatre de Londres), Mike Bartlett – brillantissime jeune auteur anglais qui interroge sans concession notre société et dénonce dans ses écrits la perte de la dimension humaine dans les relations sociales – dissèque au scalpel, avec un humour grinçant allant jusqu’à l’absurde, l’ingérence du monde du travail dans la vie intime des salariés. En présentant une dystopie troublante, sous forme de thriller psychologique choquant au suspense haletant, qui se déroule dans un univers orwellien (Huxley, Kafka et Swift ont également laissé leurs traces) où la surveillance est poussée à son maximum grâce à la délation et aux nouvelles technologies – univers cruellement proche de nos sournoises réalités numériques contemporaines qui font passer la vie privée pour un concept vieillot – il démontre, à travers les moyens d’un nouveau théâtre de la cruauté qui se positionne autant en laboratoire de réflexion qu’en lieu de divertissement, les effets pervers d’un néolibéralisme qui ne se soucie ni de l’humain ni d’aucune barrière morale en imposant une course sans fin d’un égoïsme acharné et aveugle vers le profit démultiplié au détriment du bien-être humain. Dans cette pièce courte d’une formidable et terrible efficacité – une heure de cauchemar oppressant – nous voyons comment un être humain se fait vider de sa substance par un autre être humain en assistant à un face à face acéré en huis clos entre une directrice des ressources humaines machiavélique (la Manager), bureaucrate sans âme virtuose du mobbing, et sa victime, miroir de nos consciences et de nos aspirations, ainsi qu’au formatage, à l’endoctrinement et à l’écrasement des espoirs légitimes de bonheur d’une employée. À travers cette figure de la Manager, bourreau féminin d’une cruauté abjecte qui défend implacablement, en parfait rouage d’une machine infernale, les intérêts commerciaux de son entreprise, Contractions explore méthodiquement l’impitoyable exercice de pouvoir et de manipulation pour nous inviter à une méditation sur le totalitarisme économique globalisé ainsi que sur notre rapport au monde du travail.
Ayn Rand, grande prêtresse américaine de l’égoïsme rationnel qui a largement influencé les politiques libertaires de Ronald Reagan et de Margareth Thatcher, a écrit dans Capitalism: The Unknown Ideal : « L’homme moyen ne possède pas la force de résistance du génie qui renferme une grande confiance en lui-même. Il se brisera beaucoup plus rapidement et, désespérément confus, renoncera à son esprit à la première pression venue. »
La pièce a donc la vertu, avec ses thèmes portant sur la surveillance, l’érosion du droit à la vie privée et l’aliénation au travail, de poser des questions inconfortables dont la principale s’adresse à chacun de nous : jusqu’où irai-je pour garder mon travail dans le contexte actuel d’une période d’austérité économique ? Contractions se présente en conséquence comme une pièce-miroir qui puise dans la plupart des angoisses de notre époque contemporaine ; qui présente un calque à peine distordu d’un monde du travail sous l’emprise d’un capitalisme sauvage, inhumain, pathologique, envahissant et destructeur ; qui dénonce violemment l’extrémisme monstrueux d’un néolibéralisme totalitaire – nouveau Moloch qui se repait de chair humaine – dont l’économisme total, véritable cancer mondial, a assujetti, notamment à travers l’emprise de ses puissants lobbies industriels, les gouvernements des pays démocratiques et qui, pour finir, influence insidieusement, en propageant un sentiment d’insécurité et d’incertitude constant, chaque parcelle de notre réflexion, de nos sociétés, de nos vies et de notre époque.
Une pièce coup de poing donc qui nous rappelle sans pitié, sous forme d’avertissement, que même en démocratie, le pouvoir tend, in fine, à se trouver dans les mains de ceux qui détiennent l’argent.


Interview : Pierre
Coordination : Alex
Production : Ségolène
Réalisation : Benno & Alexis
Chargée com et image vignette : Jenny & Alexandra
Crédit photo spectacle : Yann Becker
Première diffusion antenne : 6 juillet 2023
Publié le 10 juillet 2023

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Ce programme a été réalisé avec le soutien de la FSRC et de Swissperform.

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Une publication de Pierre


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